En suspendant le transit du pétrole kazakh vers l’Allemagne via l’oléoduc Droujba, Moscou rappelle à Berlin, encore dépendant des infrastructures énergétiques russes, le prix de son soutien à l’Ukraine. Une décision qui révèle aussi la dépendance du Kazakhstan vis-à-vis de la Russie.
Ce 22 avril, le vice Premie ministre russe Alexandre Novak a annoncé la suspension des exportations de pétrole kazakh à destination de l’Allemagne. Cette décision, motivée par “des contraintes techniques”, prendra effet le 1er mai prochain. Le ministre kazakh de l’Énergie Yerlan Akkenzhenov a quant à lui ajouté que la décision semblait visiblement motivée par les “récentes frappes sur les infrastructures russes “, faisant référence aux attaques de drones ukrainiens sur des installations pétrolières en Russie.
En 2025, le Kazakhstan a exporté l’équivalent de 43 000 barils de pétrole brut par jour vers l’Allemagne via l’oléoduc Droujba, note Reuters. Ces exportations représentent 10,3 millions de tonnes de pétrole, soit 14 % des importations de pétrole faites par l’Allemagne, ce qui fait du Kazakhstan son quatrième fournisseur.
Le pétrole kazakh transitant via l’oléoduc Droujba représente 17 % du pétrole traité par la raffinerie PCK, l’une des plus importantes de l’Allemagne. Située à 100 kilomètres de Berlin dans la ville de Schwedt, elle assure en effet près de 90 % de l’approvisionnement en kérosène, gazole et fioul domestique de la capitale allemande et du Brandebourg, à l’est du pays. Elle constitue également une infrastructure stratégique pour le flanc oriental de l’OTAN, à proximité immédiate de la frontière polonaise.
L’arme énergétique comme réponse au soutien de l’Allemagne à l’Ukraine
Cette décision s’inscrit dans un contexte de montée des tensions entre l’Allemagne et la Russie. En mars dernier, le président russe Vladimir Poutine avait déjà menacé d’interrompre les livraisons de gaz à l’Europe en réponse à l’interdiction progressive d’achats de gaz et de GNL russes annoncée par Bruxelles.
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Le 14 avril dernier, Berlin et Kyïv ont signé un accord de coopération visant à renforcer la défense aérienne ukrainienne. Le chancelier allemand Friedrich Merz a réaffirmé son soutien à Volodymyr Zelensky en acceptant de financer des contrats d’armement à hauteur de quatre milliards d’euros. L’accord prévoit également la création d’une coentreprise visant à produire des drones.
En réponse à cette annonce, le ministère de la Défense russe avait directement menacé les fabricants européens de drones en publiant leurs adresses sur Telegram, provoquant la convocation de l’Ambassadeur de Russie en Allemagne.
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La Russie cherche ainsi à intensifier sa pression sur Berlin, principal fournisseur d’aide à l’Ukraine. L’Allemagne, qui dépendait massivement des hydrocarbures russes avant 2022 et peine encore à s’en affranchir pleinement, se trouve désormais exposée à un double choc, alors que les tensions dans le détroit d’Ormuz font peser sur les marchés mondiaux le spectre d’une nouvelle flambée des prix de l’énergie.
La Pologne a quant à elle proposé d’envoyer du pétrole ne provenant ni de Russie ni du Kazakhstan via le port de Gdansk. Cette solution de substitution pourrait permettre d’acheminer du pétrole par voie maritime jusqu’aux actionnaires Shell et Eni, deux des trois actionnaires de la raffinerie PCK, auxquels s’ajoute le russe Rosneft, qui serait lui exclu du transfert.
Le Kazakhstan, victime collatérale de la stratégie russe
De son côté, Astana perd un débouché en pleine croissance – ses exportations vers Schwedt avaient bondi de 44 % entre 2024 et 2025, souligne Reuters.
Ce 28 avril, le ministère kazakh de l’Énergie a alors annoncé des modifications concernant ses exportations de pétrole qui devaient initialement transiter par l’oléoduc Druzhba vers l’Allemagne, rapporte le média kazakh NationalBusiness. 160 000 tonnes de brut seront finalement acheminées vers le réseau du Caspian Pipeline Consortium (CPC), et 100 000 tonnes vers port d’Oust-Louga, en Russie.
Cette décision est révélatrice de la vulnérabilité structurelle du pays : enclavé, dépendant des infrastructures russes pour acheminer ses hydrocarbures vers les marchés mondiaux, le Kazakhstan demeure tributaire de corridors qu’il ne contrôle pas.
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Cette pression n’est pas nouvelle. Moscou a déjà utilisé à plusieurs reprises le CPC, oléoduc qui traverse le territoire russe par lequel 80 % du pétrole du Kazakhstan est exporté, comme levier de pression, en interrompant ou limitant le fonctionnement du pipeline à plusieurs reprises depuis 2022.
Astana est ainsi renvoyée à une urgence stratégique : diversifier ses routes d’exportation pour desserrer l’étreinte russe sur son économie pétrolière. Parmi les alternatives, l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan occupe une place croissante, même si ses capacités – qui ne permettent aujourd’hui d’exporter que 5 à 6 % du brut kazakh – restent insuffisantes pour supplanter la voie russe.
Adèle Obry,
Rédactrice pour Novastan
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