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MEDEF International : « Les pays d’Asie centrale ne recherchent pas simplement de nouveaux fournisseurs »

Forum d'affaires France-Kazakhstan organisé à Astana le 1er novembre 2023, à l'occasion de la visite d'Emmanuel Macron. Source: Kazakh Invest.
Forum d'affaires France-Kazakhstan organisé à Astana le 1er novembre 2023, à l'occasion de la visite d'Emmanuel Macron. Source: Kazakh Invest.

Alors que les relations économiques entre la France et l’Asie centrale connaissent un nouvel élan, les entreprises françaises cherchent à diversifier leur présence dans la région, au-delà de leurs secteurs historiques. Énergie, gestion de l’eau, transports, technologies ou matières premières critiques : les opportunités se multiplient, mais les attentes des pays centre-asiatiques évoluent également. Dans cet entretien accordé à Novastan, MEDEF International revient sur les perspectives de coopération, les spécificités des marchés kazakhstanais et ouzbek et les défis auxquels font face les entreprises françaises.

Depuis l’indépendance des cinq républiques d’Asie centrale en 1991, les entreprises françaises ont progressivement développé leur présence dans la région, notamment dans les secteurs de l’énergie, des ressources naturelles et des infrastructures. Ces dernières années, le rapprochement diplomatique entre Paris et plusieurs capitales centre-asiatiques, en particulier Astana et Tachkent, a donné un nouvel élan à ces relations économiques.

Mais au-delà des visites présidentielles et des annonces de coopération, quelles perspectives concrètes s’ouvrent aux entreprises françaises ? Comment les marchés kazakhstanais et ouzbek évoluent-ils ? Et comment la France peut-elle se distinguer face à des partenaires économiques déjà solidement implantés dans la région ?

Géraldine Lemble, directrice générale adjointe de MEDEF International, revient pour Novastan sur l’évolution des relations économiques entre la France et l’Asie centrale, les opportunités offertes par les marchés kazakhstanais et ouzbek, ainsi que les attentes croissantes des pays de la région en matière de partenariats industriels, de transferts de technologies et de création de valeur locale.

Un intérêt français qui s’accélère et se diversifie

Novastan : Depuis quelques années, l’Asie centrale semble susciter un intérêt renouvelé en France et en Europe. Constatez-vous une véritable évolution de l’intérêt des entreprises françaises pour la région ? Comment se manifeste-t-elle concrètement ?

Géraldine Lemble : MEDEF International entretient des relations économiques avec les pays d’Asie centrale depuis leur indépendance en 1991. Notre engagement dans la région s’inscrit donc dans le temps long, à travers nos conseils d’entreprises, présidés par des chefs d’entreprise, qui constituent des plateformes privilégiées de dialogue entre les communautés d’affaires françaises et leurs partenaires centre-asiatiques.

Au fil des trois dernières décennies, nous avons accueilli plusieurs présidents des républiques d’Asie centrale à l’occasion de leurs déplacements en France et conduit des délégations d’entreprises françaises dans les cinq pays de la région.

Ce qui évolue aujourd’hui, ce n’est donc pas tant la découverte de ces marchés que l’accélération et la diversification de l’intérêt des entreprises françaises. Cette dynamique bénéficie notamment de l’intensification des relations diplomatiques au plus haut niveau, particulièrement visible avec le Kazakhstan et l’Ouzbékistan.

Au Kazakhstan, la visite du président Kassym-Jomart Tokaïev à Paris, en novembre 2022, a été suivie de celle d’Emmanuel Macron à Astana en novembre 2023, puis d’une visite d’État du président kazakhstanais en France en novembre 2024.

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Nous observons une dynamique comparable avec l’Ouzbékistan. Le président Chavkat Mirzioïev s’est rendu en France en novembre 2022, avant la visite d’Emmanuel Macron à Samarcande en novembre 2023, suivie d’une nouvelle visite d’État du président ouzbek en France, en mars 2025. Cette dernière a consacré l’élévation de la relation franco-ouzbèke au rang de partenariat stratégique.

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Ces impulsions politiques accompagnent une diversification des coopérations économiques. Au-delà des secteurs historiques que sont l’énergie, les ressources naturelles et les grandes infrastructures, les perspectives s’étendent désormais à la gestion de l’eau, à la transition énergétique, aux transports, à l’agriculture, à la santé, au numérique ou encore aux matières premières critiques.

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Nous constatons ainsi une volonté des entreprises françaises de mieux identifier les projets prioritaires, de nouer des partenariats locaux et de s’inscrire dans des coopérations de long terme.

On évoque souvent le « potentiel » économique de l’Asie centrale. Dans quels secteurs celui-ci se transforme-t-il aujourd’hui en opportunités commerciales ou industrielles concrètes pour les entreprises françaises ?

Les opportunités les plus concrètes se trouvent dans les secteurs où les besoins de modernisation des économies centre-asiatiques rencontrent les savoir-faire des entreprises françaises.

C’est particulièrement le cas de l’énergie, avec la modernisation des réseaux, l’efficacité énergétique et le développement de nouvelles capacités de production. La gestion de l’eau constitue également un enjeu majeur, tant pour les usages agricoles que pour les infrastructures urbaines et industrielles.

Les transports, les infrastructures, l’agro-industrie, la santé et les services urbains représentent d’autres domaines dans lesquels les besoins sont importants. Nous observons également un intérêt pour les matières premières critiques et les projets permettant de développer des chaînes de valeur industrielles locales.

Un point mérite d’être particulièrement souligné : les pays d’Asie centrale souhaitent de plus en plus aller au-delà de la seule extraction ou de l’exportation de leurs ressources. Ils accordent une importance croissante à leur transformation sur place, au développement de capacités industrielles nationales et à la création d’emplois qualifiés.

Kazakhstan et Ouzbékistan : deux marchés aux perspectives complémentaires

Le Kazakhstan est souvent présenté comme le marché le plus structuré et le plus internationalisé de la région, tandis que l’Ouzbékistan est associé à une ouverture économique plus récente. Cette distinction correspond-elle à ce que vous observez auprès des entreprises françaises ?

Cette distinction reflète en partie les trajectoires économiques des deux pays, mais elle mérite aujourd’hui d’être nuancée. Le Kazakhstan comme l’Ouzbékistan connaissent des dynamiques d’ouverture importantes et manifestent une réelle volonté de renforcer leurs partenariats avec les entreprises françaises.

Le Kazakhstan dispose d’une longue expérience de coopération avec les investisseurs internationaux. La France y occupe une place économique significative et figure parmi les cinq principaux investisseurs étrangers du pays. Cette présence historique constitue un socle solide, mais elle ne doit pas masquer les évolutions actuelles.

Le Kazakhstan est aujourd’hui engagé dans une nouvelle phase d’ouverture et de diversification de son économie. Les autorités manifestent un intérêt croissant pour les savoir-faire français dans des domaines qui dépassent les secteurs traditionnellement associés à notre présence.

L’Ouzbékistan, de son côté, poursuit une transformation économique profonde, marquée par des réformes structurelles, une ouverture progressive à l’investissement et une volonté de moderniser ses infrastructures et son tissu industriel.

Réunion entre la délégation de MEDEF International et des responsables ouzbeks lors d’une mission économique organisée du 29 au 31 janvier 2025. Photo: MEDEF International.

Dans les deux pays, nous constatons une réelle appétence pour l’expertise française, qu’il s’agisse de technologies industrielles, d’agriculture, de santé, de gestion de l’eau ou de transition énergétique.

Les approches commerciales peuvent naturellement différer selon les secteurs et les projets, mais il serait réducteur d’opposer un Kazakhstan déjà mature à un Ouzbékistan qui serait en phase d’ouverture. Nous sommes face à deux marchés dynamiques, qui offrent des perspectives complémentaires aux entreprises françaises.

Au Kazakhstan, les entreprises françaises disposent déjà de positions importantes dans l’énergie et les infrastructures. Quels nouveaux secteurs pourraient désormais offrir les meilleures perspectives ?

La présence économique française au Kazakhstan est ancienne et significative, avec des positions historiquement fortes dans l’énergie, les ressources naturelles, l’aéronautique et les grandes infrastructures.

Ces implantations constituent un atout important, mais la relation économique franco-kazakhstanaise ne se limite plus à ces secteurs traditionnels.

Nous nous efforçons d’élargir les perspectives de coopération à des domaines comme la santé, l’agriculture et l’agro-industrie, les technologies numériques ou l’intelligence artificielle.

Les matières premières critiques représentent également un domaine d’intérêt croissant. Mais les attentes kazakhstanaises évoluent : l’enjeu ne consiste plus uniquement à extraire et exporter des ressources. Les autorités souhaitent développer davantage leur transformation sur place, créer de la valeur ajoutée localement et renforcer les capacités industrielles du pays.

Cela correspond à une évolution plus générale des partenariats recherchés par le Kazakhstan, qui privilégie de plus en plus les projets associant investissements, implantation industrielle, transfert de technologies et formation des compétences locales.

Pour les entreprises françaises, il existe donc une véritable opportunité de contribuer à cette diversification, au-delà de nos positions historiques.

En Ouzbékistan, les réformes économiques et l’ouverture progressive du pays ont suscité beaucoup d’attention. Qu’est-ce qui rend aujourd’hui ce marché attractif, mais aussi exigeant, pour les entreprises françaises ?

L’Ouzbékistan présente plusieurs facteurs d’attractivité importants : une population nombreuse et jeune, des besoins considérables en infrastructures, une volonté de moderniser son économie et une dynamique de réformes qui a contribué à ouvrir progressivement de nouveaux secteurs à l’investissement.

Les entreprises françaises bénéficient d’une image positive dans de nombreux domaines, notamment l’énergie, la gestion de l’eau, l’agriculture, la santé, les transports et les technologies industrielles.

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Un autre facteur majeur d’attractivité réside dans la mobilisation particulièrement importante des institutions financières internationales. L’Ouzbékistan bénéficie de financements conséquents de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), de la Banque asiatique de développement (BAD) et de la Banque mondiale.

Cette dynamique s’est illustrée par l’organisation à Samarcande de l’assemblée annuelle de la BERD en mai 2023, puis de celle de la BAD en mai 2026. Ces deux rendez-vous témoignent de la place prise par l’Ouzbékistan dans les stratégies d’intervention des grandes banques multilatérales de développement.

Les engagements financiers sont également significatifs. En 2025, la BERD a investi 880 millions d’euros dans 39 projets en Ouzbékistan, qui demeure son premier pays bénéficiaire en Asie centrale. De son côté, la BAD avait engagé plus de 5,4 milliards de dollars de financements sur les cinq années précédant son assemblée annuelle de 2026.

Ces financements représentent des leviers importants pour la réalisation de projets, notamment dans l’énergie, les transports, les infrastructures urbaines, l’eau et le développement du secteur privé. Ils peuvent ouvrir des opportunités concrètes aux entreprises françaises, sous réserve des procédures de passation de marchés et des conditions propres à chaque projet.

Comme au Kazakhstan, les autorités ouzbèkes souhaitent que les partenariats économiques contribuent davantage au développement de capacités locales, à l’industrialisation, à la formation et au transfert de technologies.

Le marché reste néanmoins exigeant. Les entreprises doivent être attentives à l’évolution du cadre réglementaire, aux conditions de financement, à la structuration des appels d’offres et à l’identification de partenaires locaux fiables.

Il est également primordial d’inscrire ses projets dans les stratégies de développement national, telles qu’« Ouzbékistan 2030 », ou encore dans des projets plus larges comme « New Tashkent », dont nous commençons à observer la réalisation concrète.

Diversification des partenariats et concurrence internationale

Les pays d’Asie centrale cherchent à diversifier leurs partenaires économiques, notamment pour réduire leur dépendance à l’égard d’un nombre limité d’acteurs. Cette stratégie crée-t-elle une fenêtre d’opportunité particulière pour les entreprises françaises ?

La volonté des pays d’Asie centrale de diversifier leurs partenariats économiques constitue effectivement une opportunité pour les entreprises françaises.

Les États de la région cherchent à développer leurs relations avec une pluralité de partenaires internationaux, dans une logique de diversification économique, de modernisation industrielle et de renforcement de leur autonomie stratégique.

La France dispose de plusieurs atouts dans ce contexte. Elle bénéficie d’une présence économique ancienne dans certains pays de la région, notamment au Kazakhstan, ainsi que de compétences industrielles et technologiques reconnues dans des secteurs correspondant aux priorités de développement locales.

Notre valeur ajoutée repose également sur notre capacité à proposer des partenariats de long terme, associant expertise technique, investissements, formation et transfert de compétences.

Il est important de souligner que les pays d’Asie centrale ne recherchent pas simplement de nouveaux fournisseurs. Ils souhaitent développer des coopérations équilibrées, susceptibles de contribuer à la transformation de leurs économies et à la création de valeur sur leur territoire.

Dans une région où les entreprises chinoises, turques, russes, coréennes, européennes ou du Golfe sont déjà très actives, comment les entreprises françaises peuvent-elles concrètement se distinguer ?

La concurrence internationale en Asie centrale est effectivement très importante. De nombreux partenaires disposent d’une présence historique, d’une proximité géographique, de réseaux économiques bien établis ou de capacités de financement significatives, notamment les acteurs du Golfe, qui accélèrent leurs investissements.

Il ne faut toutefois pas sous-estimer la place de la France dans cet environnement. Notre différenciation repose à la fois sur la qualité technique de nos solutions et sur notre capacité à construire des partenariats de long terme, associant investissements, transfert de compétences, formation et accompagnement industriel.

Il ne faut pas non plus négliger les enjeux de compétitivité. Le prix, les délais de réalisation, la capacité à mobiliser des financements et l’adaptation des offres aux besoins locaux restent des critères déterminants.

L’enjeu pour les entreprises françaises est donc de conjuguer leur excellence technique avec des offres compétitives et des partenariats industriels adaptés aux priorités de développement de leurs interlocuteurs.

Le corridor transcaspien, nouvelle perspective économique

Le développement du corridor transcaspien, qui vise à renforcer les liaisons commerciales entre l’Europe et l’Asie via la mer Caspienne et le Caucase, occupe une place croissante dans les discussions. Ces évolutions influencent-elles déjà les stratégies des entreprises françaises ?

Les enjeux de connectivité occupent une place croissante dans les réflexions économiques sur l’Asie centrale. Le développement du corridor transcaspien répond à une volonté de diversifier les routes commerciales et de renforcer les échanges entre l’Europe et l’Asie.

Pour les entreprises françaises, ces évolutions présentent un double intérêt.

D’une part, l’amélioration des infrastructures de transport et de logistique peut contribuer à faciliter l’accès aux marchés centre-asiatiques, à réduire certaines contraintes d’acheminement et à renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement.

D’autre part, le développement de ces corridors crée lui-même des opportunités dans les infrastructures ferroviaires, les équipements portuaires, la logistique, les technologies numériques et les services associés.

Ces réflexions se traduisent désormais par des initiatives concrètes. Expertise France participe notamment, aux côtés de l’agence allemande de coopération internationale GIZ, à la mise en œuvre d’un programme de renforcement des capacités du corridor de transport transcaspien, dans le cadre de la stratégie européenne Global Gateway.

Ce programme, qui concerne les cinq pays d’Asie centrale, vise notamment à améliorer la facilitation des échanges, l’harmonisation et la numérisation des procédures douanières, l’interopérabilité des transports et les conditions de participation du secteur privé.

Nous ne sommes donc plus uniquement dans une réflexion géopolitique ou institutionnelle. Des projets opérationnels se mettent progressivement en place, même si des défis importants demeurent, notamment en matière de coûts, de délais, de coordination transfrontalière et de financement.

Pour les entreprises françaises, ces évolutions représentent à la fois de nouvelles perspectives industrielles et, à terme, des possibilités d’amélioration de leur accès aux marchés de la région.

Accompagner les entreprises françaises sur le terrain

Comment MEDEF International accompagne-t-il concrètement les entreprises françaises qui souhaitent se développer en Asie centrale ? Quels sont les principaux besoins exprimés par ces entreprises ?

L’accompagnement des entreprises françaises en Asie centrale constitue une dimension historique de l’action de MEDEF International.

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Cette action s’appuie notamment sur nos conseils d’entreprises, qui permettent de structurer le dialogue économique bilatéral, de faire remonter les préoccupations du secteur privé et d’identifier de nouvelles perspectives de coopération.

Notre accompagnement repose à la fois sur l’accueil en France de délégations officielles de haut niveau, y compris au niveau présidentiel, et sur l’organisation de missions d’entreprises dans la région.

Nous nous sommes ainsi rendus dans les cinq pays d’Asie centrale au fil des années, avec une intensité d’activité naturellement différente selon les marchés. Pour donner quelques exemples récents, nous sommes allés au Turkménistan en 2023, au Kazakhstan et au Kirghizstan en 2025, puis en Ouzbékistan en juillet 2026. De nouveaux déplacements sont d’ores et déjà à l’étude pour 2027.

Ces missions permettent aux entreprises françaises de rencontrer directement les décideurs publics et privés, de mieux comprendre les priorités économiques locales et d’identifier des projets concrets.

Elles contribuent également à faire remonter les éventuelles difficultés rencontrées par les entreprises et à entretenir un dialogue suivi avec les autorités concernées.

Les participants à la mission économique de MEDEF International à Bichkek, les 26 et 27 mai 2025. Photo: MEDEF International.

Les besoins qui nous sont exprimés portent notamment sur l’identification de partenaires fiables, l’accès aux décideurs, la compréhension des cadres réglementaires et des procédures, ainsi que sur les conditions de financement des projets.

Dans une région où la confiance, la connaissance des interlocuteurs et la continuité des relations jouent un rôle essentiel, cet ancrage historique et notre réseau d’interlocuteurs au sein des différents ministères constituent un véritable atout.

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Ecrit par Mathieu Lemoine, Président de Novastan France.

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