Dans un entretien exclusif accordé à Novastan, Walid Fouque, ambassadeur de France à Tachkent, détaille les priorités françaises en Ouzbékistan, et pourquoi le pays occupe désormais une place stratégique pour Paris en Asie centrale.
Assis dans le grand salon aux tonalités rouge de l’ambassade de France en Ouzbékistan, Walid Fouque, 39 ans, incarne une nouvelle génération de diplomates français : internationaux, polyvalents et profondément tournés vers l’Asie.
C’est en juillet 2025 qu’il est nommé ambassadeur de France dans le pays du grand conquérant Amir Timur par décret en conseil des ministres. Direction Tachkent, la capitale ouzbèke, pour le diplômé de Sciences Po Paris, lauréat du concours d’Orient et fonctionnaire au Quai d’Orsay. S’ensuivent pour lui un poste de conseiller politique à l’ambassade de France en Chine, puis à la représentation permanente de la France auprès des Nations Unies à New York. Après ces affectations, il revient dans la capitale française et poursuit son chemin professionnel à l’Élysée.
Sa nomination à Tachkent intervient alors que les relations entre la France et l’Ouzbékistan connaissent une dynamique particulièrement favorable. Ce poste, il l’a choisi, attiré par « l’attrait géographique, l’imaginaire des routes de la soie, ainsi que par le dynamisme des réformes en cours dans le pays ». Pour Novastan, il nous a accordé une interview exclusive.
Novastan : Quel rôle joue la diplomatie aujourd’hui à l’heure des réseaux sociaux, de l’intelligence artificielle (IA), du numérique et plus particulièrement en Ouzbékistan ? Quelle est votre mission en tant qu’ambassadeur de France dans ce pays ?
Walid Fouque : Aujourd’hui, la diplomatie utilise ce type de moyens de communication pour parvenir à ses objectifs, à savoir expliquer la position de la France et convaincre nos partenaires qu’il est important de travailler avec nous afin de lancer de nouveaux projets. C’est via ces outils que nous pouvons lutter activement contre la désinformation et toute forme de manipulation.
Au-delà, c’est le rôle des diplomates à l’étranger de porter cette parole, de défendre nos principes, nos valeurs et nos intérêts, ainsi que d’expliquer tout le potentiel de la relation entre la France et l’Ouzbékistan. C’est pour cette raison d’ailleurs que je me déplace dans les différentes provinces du pays. Depuis mon arrivée, j’ai visité toutes les régions de l’Ouzbékistan afin de rencontrer, entre autres, la jeunesse ouzbèke.
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En parallèle, j’essaye aussi d’être actif sur les réseaux sociaux, car c’est le principal vecteur d’informations en Ouzbékistan. C’est une nouvelle manière de communiquer au niveau des ambassades.
Vous vous exprimez en ouzbek pour communiquer sur les réseaux sociaux ? Pourquoi ce choix ?
Je communique en ouzbek car l’immense majorité de la population ouzbèke ne parle que cette langue. Je trouve que c’est important de pouvoir être en communication directe avec cette population.
De plus, c’est aussi un message politique : dans un pays qui a été colonisé par la Russie pendant près de 120 ans, il est important de montrer à cette population le respect que nous avons à l’égard de leur langue. Nous devons être en mesure au-delà des contacts officiels, de développer aussi nos contacts au sein de la société civile, comme les entrepreneurs, les chercheurs, les artistes et les étudiants, et cela passe aussi par la langue.
Vous parlez des étudiants. Justement, dans le secteur de l’éducation, il y a l’ambition de créer une université franco-ouzbèke à Tachkent. Quels en sont les objectifs ?
Vous mentionnez un très beau projet. Cette université devrait ouvrir ses portes en septembre prochain. Au programme, on trouvera dans un premier temps un Master de français langue étrangère, et nous souhaitons développer des cursus dans le domaine de l’énergie et des transports.
Notre ambition est de faire de cette université un pilier des échanges universitaires et plus généralement de notre relation dans le secteur de l’éducation et de l’enseignement supérieur. Cette université franco-ouzbèke va attirer des profils d’Ouzbeks intéressés par la France, qui parlent français ou qui veulent perfectionner leur français, et qui pourront dans un second temps venir étudier en France. Nous avons observé ces dernières années une très forte augmentation du nombre d’étudiants ouzbeks dans notre pays. Nous voulons accompagner cette dynamique en nous focalisant sur les secteurs prioritaires pour nous que sont les sciences, les nouvelles technologies, et les domaines dans lesquels l’expertise et la connaissance des jeunes Ouzbeks peuvent contribuer au développement de la recherche en France.
En parallèle, je souhaite aussi développer d’une manière générale des accords entre les universités françaises et ouzbèkes. Et pour augmenter le vivier d’étudiants susceptibles de rejoindre la France, nous devons impérativement augmenter le nombre de ceux qui parlent français. Pour cela nous allons continuer de développer l’apprentissage du français dans les universités ouzbèkes.
Actuellement les jeunes Ouzbeks privilégient beaucoup l’apprentissage de l’anglais. Pourquoi miser aujourd’hui sur le français en Ouzbékistan ?
Le français est une langue d’avenir. Il y a aujourd’hui 400 millions de locuteurs français à travers le monde, et plus de 700 millions dans les prochaines décennies. Par conséquent, les apprenants de français élargissent leur horizon bien au-delà de la France, englobent toute la francophonie.
Le deuxième point sur lequel je souhaite insister est la tradition scientifique de la France. Nous sommes connus pour notre culture, notre patrimoine, notre art de vivre… Mais je veux que les jeunes Ouzbeks réalisent que la France est aussi une terre scientifique où ils peuvent poursuivre ce rêve.
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A côté de cela, je ne cesse de le dire, mais le français est une langue d’opportunités en termes d’emploi. Les entreprises françaises recrutent du personnel francophone et ce sera aussi l’occasion pour eux d’acquérir une expérience dans des pays francophones. Aujourd’hui, nous sommes à plus de 190 000 apprenants de français, de la maternelle à l’enseignement supérieur. Une vingtaine d’enseignants viennent aujourd’hui donner des cours de français en Ouzbékistan, et l’objectif est d’atteindre la centaine. Nous souhaitons soutenir toutes les écoles, les universités, qui souhaitent avoir le français dans leur cursus. Et nous misons aussi sur le dynamisme des alliances françaises à ce sujet.
Ces alliances françaises, au-delà d’être un vecteur pour l’apprentissage du français, permettent aussi de favoriser la coopération culturelle. Quels sont les grands projets dans ce domaine ?
Notre objectif est de donner accès à la culture française au plus grand nombre. Nous organisons de nombreux évènements tout au long de l’année, comme par exemple le festival du film français. L’année dernière nous avons lancé le concept « d’un mois de la culture française dans une région » dans la province autonome du Karakalpakstan. Et cette année, on souhaite le faire dans la région de Boukhara.
Nous soutenons également tous les artistes français qui viennent ici pour une performance ou présenter des œuvres. Nous avons l’ambition d’organiser pour la première fois dans la capitale ouzbèke une grande exposition avec un musée français de premier plan. Nous y travaillons pour l’année prochaine.
Mon objectif, en tant qu’ambassadeur, est aussi de présenter la culture française et son histoire aux Ouzbeks. C’est d’ailleurs le but de l’exposition « Fabriqué en France », qui s’est tenue le 6 et 7 juin et au cours de laquelle a été présenté le savoir-faire français avec des entreprises comme Louis Vuitton, Airbus, Michelin…

Au niveau des entreprises françaises, depuis la visite en France en 2025 de Chavkat Mirzioïev, l’actuel président de la République d’Ouzbékistan, qu’en est-il de ce partenariat stratégique entre nos deux pays ? Que change celui-ci dans leurs relations ?
Walid Fouque : Pour reprendre une belle expression d’une leçon inaugurale au Collège de France de Frantz Grenet – archéologue et historien, professeur du Collège de France de la chaire Histoire et cultures de l’Asie centrale préislamique, nous avons pour ambition de « recentrer l’Asie centrale » en tant que région stratégique à part entière dans nos relations. Tous les efforts du président de la République, Emmanuel Macron, vont dans ce sens : traiter l’Asie centrale, et surtout l’Ouzbékistan, comme un partenaire à part entière afin de développer tout le spectre de la relation bilatérale.
Le partenariat stratégique que nous avons acté en mars 2025 consolide cet objectif. Très concrètement, cela signifie développer des projets dans des secteurs comme l’énergie, le secteur de l’eau, les transports, la transition énergétique, l’agriculture, la culture et le patrimoine. Dans tous ces domaines, nous portons des projets avec les Ouzbeks.
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Dans le domaine de l’énergie, on peut citer Voltalia, qui a branché sa centrale solaire au réseau ouzbek pas plus tard qu’en décembre 2025, alors que le début de sa construction datait de 2024. En un an, ils ont réussi à finaliser ce projet. On peut aussi noter le cas de deux centrales à gaz cycle combiné d’EDF (Electricité de France). Chacune de ces centrales a une capacité de 1,6 GW, soit l’équivalent d’un EPR. Ce sont des projets extrêmement structurants non seulement pour le mix énergétique ouzbek, mais aussi pour le développement de l’ensemble du pays.
Autre exemple : dans le secteur de l’eau, l’entreprise française Suez est présente à Tachkent et va encore développer ses activités. Nous avons également Airbus pour les transports, Veolia en charge d’une partie du marché du chauffage urbain de la capitale, ou encore Saint-Gobain, producteur de matériaux de construction, qui vient quant à lui d’ouvrir sa première usine dans le pays.
C’est cette capacité à jouer toutes les gammes d’un partenariat qui fait que celui-ci est stratégique. Toutes les grandes entreprises françaises se positionnent aujourd’hui sur l’Ouzbékistan.
En quoi est-ce important de devenir un partenaire privilégié de l’Ouzbékistan ?
Walid Fouque : Pour nous, il y a plusieurs raisons derrière ce réengagement en Asie centrale. D’abord, l’Ouzbékistan est un pays en plein développement : sa croissance l’année dernière s’est élevée à plus de 7 %. D’autre part, ses finances publiques sont saines, selon le Fond monétaire international. Il y a aussi une volonté et une détermination à poursuivre les réformes et l’ouverture vers l’international.
A cela s’ajoute aussi des perspectives d’investissement pour nos grandes entreprises. Il est important que nous soyons à bord de ce navire pour faire partie de cette grande aventure ouzbèke. Nous avons environ 730 millions d’euros d’échanges avec l’Ouzbékistan et un solde commercial positif de 270 millions d’euros en notre faveur.
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D’autre part, nous souhaitons contribuer à la diversification des partenariats avec l’Ouzbékistan. Ce pays conserve certes une relation proche avec deux très grands voisins, la Russie et la Chine. Mais il y a aussi une volonté des plus hautes autorités ouzbèkes de se rapprocher de l’Union européenne, particulièrement de la France. Et c’est dans notre intérêt de répondre à cette main tendue.
Quels sont les défis majeurs liés à cette coopération ?
Walid Fouque : Ce que j’essaie de défendre actuellement, c’est l’idée qu’il faut accompagner dorénavant les entreprises de taille intermédiaire et les PME qui souhaitent se positionner sur le marché ouzbek. L’objectif est qu’elles profitent du dynamisme actuel.
L’un de nos défis majeurs repose sur la distance, à savoir toutes les questions liées à la logistique. S’il y a des difficultés rencontrées, nous sommes en mesure d’avoir un échange direct avec les autorités ouzbèkes pour identifier des solutions et aller de l’avant.
Aujourd’hui, pourquoi une entreprise française devrait-elle investir en Ouzbékistan ?
Walid Fouque : Le choix de l’Ouzbékistan, c’est le choix de l’évidence. Aujourd’hui, ce pays est le plus peuplé de l’ancien espace post-soviétique après la Russie. Dans quelques années, il y aura 40 millions d’habitants en Ouzbékistan et 50 millions d’ici 2050. Il a une dynamique de croissance entre 6 à 7 % chaque année, et celle-ci devrait se poursuivre dans les années à venir.
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Tous nos partenaires étrangers sont présents et essayent de bénéficier de cette dynamique ouzbèke. Et la France y a naturellement toute sa place. D’ailleurs, les banques françaises investissent aussi dans de grands projets ouzbeks. Je pense par exemple à la Société Générale, ou l’Agence française de développement (AFD), qui a injecté plus d’1,5 milliard d’euros dans le pays au cours des sept dernières années. Actuellement, nous faisons d’ailleurs partie des principaux investisseurs en Ouzbékistan.
Comment percevez-vous les réformes libérales menées par l’Ouzbékistan ces dernières années ?
Walid Fouque : Les autorités ouzbèkes ont notre plein soutien pour mener les réformes d’ouverture et de libéralisation du pays. C’est la voie qui a été choisie par le président Mirzioïev depuis son accession au pouvoir en 2016, c’est-à-dire l’ouverture vers l’étranger, les réformes économiques, mais aussi les réformes politiques. La direction prise par l’Ouzbékistan nous rapproche. Elle rapproche ce pays de la France et de l’Union européenne.
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Par rapport aux intérêts français, quel rôle joue l’Asie centrale dans la stratégie de la France ?
L’Asie centrale est un partenaire essentiel. Aujourd’hui, elle connaît une période de stabilité historique, quand on se rappelle des nombreux conflits qui ont ensanglanté cette région au cours des trente dernières années.
Nous ne pouvons que nous réjouir de voir cette stabilité et cette volonté de développer des projets régionaux, de resserrer les liens entre chacun des pays d’Asie centrale, au moment où tout autour de cette région, les crises se multiplient. Je pense à la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine, au conflit au Moyen-Orient, au conflit entre l’Afghanistan et le Pakistan.
Nous voulons accompagner ce mouvement de stabilité, que ce soit la France ou l’Union européenne. Il y a une main tendue de l’Ouzbékistan vers ses partenaires européens et c’est ma mission, d’une certaine manière, de pouvoir tirer le meilleur de ce moment historique que nous avons avec l’Ouzbékistan et l’Asie centrale.
Louise Simondet
Correspondante en Ouzbékistan pour Novastan
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