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Entre Chypre et la Turquie, le Kazakhstan joue sa propre partition diplomatique

La visite officielle du président chypriote Nikos Christodoulides à Astana marque un rapprochement inédit entre Chypre et le Kazakhstan. Au-delà des relations bilatérales, elle met en lumière la délicate diplomatie d’équilibre menée par Astana entre Nicosie et Ankara.

Le président chypriote Nikos Christodoulides en visite officielle à Astana. Crédit : Akorda
Le président chypriote Nikos Christodoulides en visite officielle à Astana. Crédit : Akorda

La visite officielle du président chypriote Nikos Christodoulides à Astana marque un rapprochement inédit entre Chypre et le Kazakhstan. Au-delà des relations bilatérales, elle met en lumière la délicate diplomatie d’équilibre menée par Astana entre Nicosie et Ankara.

Une petite île, un grand pays et une équation diplomatique délicate. Du 2 au 4 juin, le président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev a accueilli son homologue chypriote Nikos Christodoulides à Astana. Cette rencontre est une première pour les deux pays. Jamais auparavant un président chypriote ne s’était rendu officiellement au Kazakhstan. 

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À l’issue du sommet, les chefs d’État ont conclu des accords sur de nombreux sujets, tels que l’enseignement supérieur et la recherche, la culture, le sport, les technologies de l’information et de la communication ou encore la cybersécurité. Les deux pays se sont également engagés à approfondir leurs liens économiques. En plus de la poursuite des investissements chypriotes, actuellement estimés par l’Astana International Financial Centre à 5,4 milliards de dollars depuis 2005, un accord distinct a été signé entre les chambres de commerce des deux pays. 

Ces accords ne s’arrêtent pas à de simples déclarations politiques. Certains d’entre eux ont été visibles avant même la rencontre, signe de la préparation en amont du sommet, à l’instar du lancement de vols directs entre Larnaca et Astana par Air Astana. Et la politique étant avant tout une affaire de symbole, c’est à bord du vol inaugural que la délégation chypriote s’est rendue au Kazakhstan. Cette nouvelle ligne aérienne vise, à terme, à favoriser le tourisme, le commerce et les échanges d’affaires entre les deux pays.

L’importance croissante du Kazakhstan 

Ce déplacement officiel témoigne de l’approfondissement des relations entre les deux pays, comme l’a souligné le président kazakh.  « Il y a sept ans, l’estimé M. Christodoulides avait effectué une visite spéciale à Astana en sa qualité de ministre des Affaires étrangères de Chypre. À cette époque, il a déclaré que Chypre était toujours prête à promouvoir les intérêts du Kazakhstan au sein de l’Union européenne », a expliqué Kassym-Jomart Tokaïev avant d’ajouter : «  Depuis lors, un travail considérable a été accompli. Les ambassades des deux pays ont été ouvertes. C’est ainsi que nos relations bilatérales se sont établies et développées.» 

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Au-delà des déclarations et de ses effets tangibles, cette visite officielle traduit un intérêt  grandissant de Chypre, et plus largement de l’Union européenne, pour le pays d’Asie centrale. « Nous reconnaissons l’importance géopolitique croissante de l’Asie centrale et le rôle très important que joue le Kazakhstan dans la région en tant que partenaire stratégique de l’Union européenne », a déclaré Nikos Christodoulides. Selon la présidence chypriote, le  Kazakhstan représente dorénavant une importante plaque tournante économique et de transport en Asie centrale. 

Un rapprochement source de tension

Mais ce rapprochement avec Nicosie pourrait aussi compliquer la diplomatie d’équilibre du Kazakhstan, notamment dans sa relation avec la Turquie. De fait, Astana fait partie de l’Organisation des États turciques dont l’acteur majeur est la Turquie. Or, depuis 1974, Chypre est divisée en deux. Le nord de l’île est administré par la République turque de Chypre du Nord, proclamée en 1983 et reconnue uniquement par la Turquie. Quant à la partie sud de l’île, elle est administrée par la République de Chypre, membre de l’Union européenne et reconnue internationalement comme le seul État légitime sur l’île. 

Lire aussi sur Novastan : La position de l’Asie centrale sur Chypre, un revers pour la Turquie

Aujourd’hui encore, cette partition en deux alimente de nombreuses tensions. L’approfondissement des relations entre le Kazakhstan et Chypre, tout en maintenant des liens étroits avec Ankara, représente donc une équation délicate pour Astana. Pour Nicosie, chaque soutien diplomatique compte. Pour Ankara, chaque geste envers la République de Chypre peut être lu à travers le prisme du conflit chypriote. Pour Astana, l’enjeu est donc de parler aux deux mondes sans donner le sentiment de choisir un camp.

« La Turquie va être probablement déçue par cette visite, estime Bayram Balci, professeur et chercheur spécialiste des relations internationales. Mais depuis longtemps, les États d’Asie centrale font comprendre à la Turquie qu’ils ont une politique souveraine et autonome. Ils accordent beaucoup d’importance à la Turquie, mais cela ne les empêche pas de mener leur propre politique étrangère » poursuit le professeur.

Une diplomatie d’équilibre

Symbole de cette autonomie diplomatique, le Kazakhstan soutient publiquement les résolutions 541 et 550 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui considèrent comme juridiquement nulle la proclamation de la « République turque de Chypre du Nord », reconnue uniquement par Ankara. Par ailleurs, cette position, défendue par Astana depuis plusieurs années, n’a pas empêché la venue du président turc, Recep Tayyip Erdogan, au sommet du monde turcique en mai dernier.    

Lire aussi sur Novastan : Au 10ème sommet de l’Organisation des Etats turciques, à la recherche de nouveaux axes de coopération

Du reste, l’appartenance à l’Organisation des États turciques est avant tout symbolique. « Dans cette organisation, il y a peu de contraintes et d’obligations. Ce qui prime, c’est l’indépendance, la souveraineté et l’équité de chacun de ces États », détaille Bayram Balci. La récente indépendance des États d’Asie centrale est aussi prise en compte par la Turquie. Selon le professeur, « les Turcs voient bien que ces pays aiment beaucoup leur indépendance ».

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Ankara n’aurait donc aucun intérêt à trop intervenir dans les choix diplomatiques du Kazakhstan. D’autant que ces dernières années, les pays d’Asie centrale ont approfondi leur coopération industrielle avec la Turquie, notamment en ce qui concerne l’armement. Astana a discuté avec l’industriel Baykar de l’implantation d’une unité de production de drones au Kazakhstan, tandis qu’un projet distinct de coopération autour des drones turcs ANKA est évoqué avec Turkish Aerospace Industries depuis 2024.

La visite du président chypriote à Astana ne sonne donc pas la fin des relations entre la Turquie et le Kazakhstan. Elle illustre plutôt la capacité croissante des autorités kazakhes à jouer leur propre partition diplomatique, sans renoncer à leurs partenariats stratégiques. 

Samuel Wahl,
Rédacteur pour Novastan

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