La mer Caspienne depuis le Turkménistan

Négociations Europe Turkménistan : les droits de l’homme à la trappe ?

Pays le plus fermé d’Asie centrale, le Turkménistan a aussi son palmarès sur le podium mondial des libertés. 178e sur le Classement mondial de la liberté de la presse 2015, juste devant l’Erythrée et la Corée du Nord, le pays fait état d’un rapport désastreux par Freedom House en 2014. Résolument « pas libre », le Turkménistan reçoit la note de 7 (1 : meilleur, 7 : pire) pour ses libertés civiles et pour ses droits politiques. Pourtant, les entreprises étrangères, et notamment françaises, n’hésitent pas à s’y installer, fermant l’œil sur les violations constantes des droits de l’homme.

En mai 2015, Maros Sefcovic, commissaire européen à l’énergie, a enfin donné forme au projet d’exportation de gaz turkmène, annonçant que les livraisons devraient commencer en 2019. L’idée de construire un oléoduc de Turkmenbachy à Bakou, traversant la mer Caspienne pour approvisionner l’Europe n’est pas récente (septembre 2011). Mais elle a été précipitée par la crise en Ukraine, qui pousse l’Europe à diversifier ses ressources énergétiques.

Longtemps ralenties par la difficile question de la mer Caspienne (l’Iran et la Russie font opposition au passage de l’oléoduc), les négociations ont repris intensivement cette année. La levée des sanctions occidentales contre l’Iran, annoncée en avril dernier, promet de faciliter les démarches. Le gaz pourrait ainsi circuler depuis le Turkménistan à travers l’Iran, l’Azerbaïdjan pour rejoindre le réseau TANAP-TAP. Le Turkménistan pourrait également rouvrir le dossier TAPI, un réseau qui passe à travers l’Afghanistan et le Pakistan pour rejoindre l’Inde.

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En 2015, le Turkménistan devrait produire près de 80 milliards m3 de gaz commercial. Le pays détient la 4e plus grande réserve de gaz naturel au monde. Pour le Turkménistan, il s’agit d’élargir son marché d’exportation, jusqu’ici largement détenu par la Chine. Et pour l’Europe, d’élargir celui des importations, comme l’a expliqué Maros Sefcovic.

Mais la question criante des droits de l’homme fait figure basse. Pour la première fois, une délégation européenne a osé soulever quelques points sensibles avec les autorités turkmènes lors de sa visite à Ashgabat les 16 et 17 juin. Il s’agissait notamment de problèmes concernant la torture, et la disparition de certains détenus.

Début juin, le secrétaire générale de l’ONU Ban Ki Moon partageait ouvertement sa préoccupation lors d’une conférence donnée à Achgabat. Il a dit constater une « détérioration de certains aspects des droits de l’homme et un rétrécissement de l’espace démocratique ». « L’incapacité de respecter les droits de l’homme, de construire des institutions responsables, de promouvoir la participation politique, et de garantir les opportunités pour tous crée des fossés, et ces fossés sont des terreaux pour les extrémistes, » a ajouté Ban Ki Moon. Mais ses mots sont restés sans échos, et la presse locale s’est bien gardée de les diffuser.

Quelques jours plus tôt, Osmankuly Hallyev, correspondant pour RFE/RL depuis 2006 démissionnait sous la pression des autorités. Il dénonçait une « campagne d’intimidation sans précédent » l’obligeant à renoncer à son poste.

L’Europe pourra-t-elle rester longtemps aveugle à cette situation, comme le font certaines entreprises privées ? Dans le cadre des négociations sur le gaz, de plus en plus d’organisations poussent l’institution à s’indigner, et à poser des conditions au gouvernement turkmène.

Europe Turkmenistan gas negotiations

Un rapport préparé par le Turkmen Initiative for Human Rights (THR) et le International Partnership for Human Rights (IPHR) soulève ces problèmes :

Liberté d’expression et accès à l’information 

Malgré l’évolution de la législation, aucun progrès de facto n’a été noté. Le président contrôle directement tous les médias, leur direction et leurs journalistes. L’accès aux médias étrangers est fortement limité.

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Les témoins et sources sont régulièrement menacés, et les documents confisqués.

Des restrictions arbitraires et vagues du contenu des sites web limite l’utilisation d’Internet. Moins de 10% de la population locale y a accès.

Société civile

L’obligatoire enregistrement des associations empêche leur développement et contrôle de près leurs activités. Le rassemblement public est strictement encadré.

S’il existe désormais trois partis politiques au Turkménistan, tous sont sous les rênes du président.

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Les rares journalistes indépendants sont constamment sous menaces, harcèlement et abus des autorités. Certains ont récemment été victimes d’arrestations arbitraires, de détention non-officielle, de torture et de meurtre.

Etat de droit et droits des minorités

L’étreinte du président Berdimuhamedov sur le pouvoir se referme. Aux élections présidentielles de 2012, 97 % des votes étaient déclarés frauduleux par les observateurs extérieurs. Un culte de la personnalité a été mis en place et renforcé aux cours des derniers mois, allant jusqu’à la construction d’une gigantesque statue en or.

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Le système de justice n’est pas indépendant ni transparent. De nombreuses personnes sont détenues sur des motifs politiques. Certains prisonniers politiques ont disparu.

Le Turkménistan est un des pays les plus corrompus au monde (169 sur 175).

L’éducation se dégrade, et n’est pas accessible à tous les enfants. Les mineurs sont mobilisés en masse pour des festivités ou des travaux.

Beaucoup de personnes issues de minorités ethniques sont apatrides.

La liberté de culte n’est pas respectée : les minorités religieuses ne sont pas autorisées et de nombreux raids viennent perturber leurs manifestations. L’Etat a redoublé son contrôle sur les imams sous prétexte de la menace voisine de l’Etat Islamique.

Les migrations internes sont difficiles et sujettes aux caprices des autorités.

Beaucoup de familles sont expulsées sans compensation au nom de l’urbanisation et de l’harmonie architecturale.

L’Etat cherche à renforcer les « standards moraux » et à sauvegarder les « valeurs traditionnelles », ce qui donne lieu à des serments forcés, des investigations, des arrestations.

La Rédaction

 

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