Soutenez Novastan, le média associatif d’Asie centrale
En vous abonnant à Novastan, vous soutenez le seul média européen spécialisé sur l’Asie centrale. Nous sommes indépendants et pour le rester, nous avons besoin de votre aide !Dans Tadjikistan-Afghanistan. Une frontière aux confins du Pamir, la chercheuse Mélanie Sadozaï renverse le regard habituellement porté sur l’une des frontières les plus sensibles d’Asie centrale. Derrière les images de narcotrafic, de terrorisme et d’instabilité apparaît un espace d’échanges, de solidarités et de circulation dont dépendent depuis longtemps les populations des deux rives.
Une rivière sépare le Tadjikistan de l’Afghanistan. Mais suffit-elle à faire de ceux qui vivent de part et d’autre des étrangers ?
Dans les montagnes du Pamir, le Pyanj matérialise l’essentiel des 1 374 kilomètres de frontière entre les deux pays, sur environ 1 125 kilomètres. Il traverse le Badakhchan, région historique aujourd’hui divisée entre une province afghane et la province autonome du Haut-Badakhchan, au Tadjikistan. Cette frontière est relativement récente : elle résulte notamment du partage des zones d’influence russe et britannique à la fin du XIXe siècle.
Depuis, la ligne politique est devenue particulièrement chargée de significations. Afghanistan, narcotrafic, islamisme, instabilité : vus depuis Douchanbé comme depuis les capitales occidentales, les rives du Pyanj apparaissent volontiers comme une barrière destinée à empêcher les dangers du sud de gagner l’Asie centrale.
C’est précisément cette représentation que Mélanie Sadozaï entreprend de renverser dans Tadjikistan-Afghanistan. Une frontière aux confins du Pamir, publié en 2026 aux Presses universitaires de la Méditerranée.
Son interrogation pourrait se résumer par une question volontairement provocatrice : et si, pour les habitants du Pamir, l’Afghanistan représentait parfois davantage une ressource qu’une menace ?
Fabriquer une frontière dangereuse
Sadozaï commence par déconstruire ce qu’elle appelle l’« imaginaire de la frontière dangereuse ». Depuis les attentats du 11 septembre 2001 et la guerre menée en Afghanistan, écrit-elle, médias, responsables politiques et une partie de la recherche ont abordé la frontière tadjiko-afghane principalement à travers le vocabulaire de la menace.
Elle cite les descriptions d’une frontière « poreuse », « violente », « vulnérable » ou encore d’un voisinage intrinsèquement dangereux. L’Afghanistan devient alors moins un pays habité qu’une source potentielle de terrorisme, de trafic et de désordre qu’il faudrait contenir.
Ces inquiétudes ne sont évidemment pas imaginaires. La drogue produite en Afghanistan traverse bien le Tadjikistan, intégré à la « route du nord » vers la Russie et l’Europe.
Mais Sadozaï montre combien la focalisation exclusive sur ces phénomènes déforme une réalité beaucoup plus complexe. Elle rappelle notamment, à partir des sources qu’elle mobilise, que la route du nord ne représentait qu’environ 25 % du trafic d’héroïne quittant l’Afghanistan, tandis qu’une enquête de l’UNODC citée dans le livre identifiait l’Iran et le Pakistan comme des débouchés frontaliers beaucoup plus importants que le Tadjikistan.
Surtout, le discours sécuritaire n’est pas neutre. Il produit des politiques.
Au Tadjikistan, affirme l’auteure, l’insistance sur la menace venue d’Afghanistan contribue à légitimer le contrôle exercé par le pouvoir central sur les périphéries. Dans le Haut-Badakhchan, région marquée par des relations particulièrement conflictuelles avec Douchanbé, la sécurisation de la frontière se confond ainsi parfois avec le renforcement de la présence de l’État et de ses forces de sécurité.
Lire aussi sur Novastan: Tadjikistan : nettoyage ethnique et répression dans le Haut-Badakhchan
C’est là l’une des forces du livre : changer d’échelle. Plutôt que de regarder la frontière depuis les ministères, les organisations internationales ou les états-majors, Sadozaï l’observe depuis les villages du Pyanj.
Et la perspective change radicalement.
Quand la frontière devient une ressource
Le paradoxe qui traverse tout l’ouvrage est simple : la frontière divise, mais elle crée aussi des possibilités précisément parce qu’elle met en contact deux espaces aux ressources différentes.
Les marchés transfrontaliers en offrent l’illustration la plus visible.

Lire aussi sur Novastan: Que vend-on à la frontière tadjiko-afghane ?
Pendant leurs périodes d’ouverture, les habitants pouvaient y vendre et acheter des produits venus du Tadjikistan, d’Afghanistan, mais également du Pakistan, d’Inde, de Chine ou de Russie : fruits, tissus, farine, huile, vêtements, produits d’hygiène, appareils électroniques ou chaussures. Ces marchés généraient aussi des emplois, notamment pour les femmes. Sadozaï rappelle qu’au marché de Khorog, dès 2001, celles-ci représentaient au moins les deux tiers des commerçants.
Pour accéder aux marchés transfrontaliers, les commerçants pouvaient franchir le point de passage sans visa ni passeport et sans véhicule. Cette souplesse ne signifiait pas pour autant l’absence de l’État : contrôles douaniers, fermetures arbitraires, corruption et modification des règles pouvaient à tout moment perturber les échanges.
La frontière-ressource est donc toujours fragile.

Elle apparaît encore plus clairement dans le domaine de la santé. L’écart entre les infrastructures médicales des deux Badakhchan conduit des habitants afghans à traverser le Pyanj pour recevoir des soins au Tadjikistan. Le système médical du Haut-Badakhchan, développé pendant la période soviétique puis partiellement réhabilité grâce à l’aide internationale, offre des services qui restent difficilement accessibles sur l’autre rive.
Ici, une frontière internationale que l’on imagine destinée à protéger le Tadjikistan de l’Afghanistan produit exactement l’effet inverse : les ressources disponibles au nord permettent de répondre à des besoins vitaux au sud.
Des familles séparées par l’histoire
Mais les ressources que décrit Sadozaï ne sont pas uniquement économiques.
La frontière tracée à la fin du XIXe siècle a coupé un espace historique et humain jusque-là connecté. Langues pamiries, islam ismaélien, relations familiales et mémoire du Badakhchan continuent pourtant à traverser la ligne politique.
L’un des exemples les plus révélateurs du livre concerne deux hommes ayant découvert leur parenté après que l’un d’eux, venu d’Afghanistan, eut pu travailler à Khorog. En remontant oralement leurs généalogies, leurs proches établirent qu’ils avaient des ancêtres communs.

Sadozaï se garde toutefois d’en faire une histoire romantique de retrouvailles généralisées. Beaucoup de familles séparées depuis plusieurs générations n’ont jamais repris contact et toutes n’en ont ni les moyens ni même nécessairement le désir. La frontière produit ainsi une autre ressource, plus intangible : la mémoire d’un territoire autrefois unifié.
Cette prudence est importante. Le livre n’affirme pas que les frontières seraient artificielles au point de ne plus compter. Il montre au contraire à quel point elles comptent – précisément parce que leur ouverture ou leur fermeture détermine ce qui devient possible.
L’Aga Khan, un pouvoir par-delà les États
Un acteur occupe dès lors une place considérable dans le livre : le Réseau Aga Khan de développement (AKDN).
Les Ismaéliens constituent la majorité de la population dans la zone transfrontalière étudiée par Sadozaï. À travers ses institutions, l’AKDN a développé dans la région tout un ensemble de programmes sanitaires, éducatifs, économiques et énergétiques.
Lire aussi sur Novastan: Dans les hautes montagnes du Tadjikistan, le dernier calife ismaélien
L’exemple de Pamir Energy est particulièrement parlant. Selon les données internes de l’entreprise citées dans le livre, en 2019, elle assurait l’accès à l’électricité à 96 % de la population du Haut-Badakhchan, soit environ 220 000 personnes, ainsi qu’à 40 000 habitants du nord de l’Afghanistan.
L’AKDN ne se contente toutefois pas de pallier les carences des pouvoirs publics. Il contribue aussi à structurer un espace transnational qui dépasse la géographie des États.
Lire aussi sur Novastan: L’Aga Khan V, nouveau chef spirituel des Ismaéliens
C’est l’une des conclusions les plus stimulantes de Sadozaï. Dans le Badakhchan, les relations de pouvoir ne se résument pas à deux gouvernements se faisant face. Elles impliquent les habitants eux-mêmes, les administrations, les organisations internationales et un réseau ismaélien qui s’inscrit dans une histoire institutionnelle transnationale antérieure aux États modernes du Tadjikistan et de l’Afghanistan.

Dans cette configuration, la frontière n’est plus seulement une limite. Elle devient également un support de circulation et d’appartenance.
Le retour des talibans change-t-il tout ?
Le test le plus difficile pour la démonstration du livre arrive avec la fermeture de la frontière à partir de février 2020, d’abord en réponse à la pandémie de Covid-19, puis avec son maintien dans le contexte de l’avancée et du retour au pouvoir des talibans en Afghanistan en 2021.
Les marchés ferment. Les déplacements médicaux deviennent exceptionnels. Entre 2020 et 2022, seules cinq femmes afghanes ont pu être acheminées au Tadjikistan pour y accoucher, au terme de procédures impliquant organisations humanitaires et autorités des deux pays.
Lire aussi sur Novastan: Le Tadjikistan sur le qui-vive après l’arrivée des talibans
Les restrictions imposées aux femmes par les talibans compliquent également le fonctionnement futur des programmes transfrontaliers, notamment lorsque les employées ne peuvent plus travailler ou se déplacer dans les conditions qui prévalaient auparavant.
Pour les habitants interrogés, les conséquences économiques sont immédiates. L’un des responsables locaux rencontrés par Sadozaï accuse même Douchanbé d’utiliser le Covid-19 et les talibans comme prétextes pour maintenir les marchés fermés et empêcher l’argent tadjik de partir en Afghanistan. Au-delà de l’interprétation de cet interlocuteur, l’épisode montre surtout une réalité fondamentale : l’État conserve toujours le pouvoir ultime d’ouvrir ou de fermer la frontière.
Mais c’est précisément ici que Sadozaï pousse le plus loin son argument. Même sous un régime officiellement fermé, la frontière ne cesse pas totalement de produire des interactions. Certaines traversées se maintiennent, des stratégies de contournement apparaissent, des échanges énergétiques continuent et les acteurs transnationaux adaptent leurs pratiques.
Les marchés transfrontaliers finissent par rouvrir en septembre 2023.
Voir le Pamir depuis le Pamir
Tadjikistan-Afghanistan est issu d’une thèse soutenue à l’INALCO en 2022, mais son intérêt dépasse largement le cercle des spécialistes des border studies.
Cela tient en grande partie au terrain effectué par Sadozaï. Ses recherches reposent notamment sur dix mois d’observation entre 2014 et 2021 et cinquante entretiens semi-directifs menés en dix semaines entre 2019 et 2021. Elle précise elle-même le caractère qualitatif et non représentatif de ce corpus.

Son terrain couvre plusieurs districts et localités du Haut-Badakhchan, les infrastructures longeant la frontière et certains sites situés sur le territoire afghan. La recherche s’appuie en outre sur plusieurs langues de travail et sur un accès privilégié à différents acteurs locaux et institutionnels.
Cette présence sur le terrain donne au livre sa principale qualité : les habitants du Pamir ne servent pas simplement d’illustrations à une analyse géopolitique élaborée ailleurs. Leur façon de comprendre la frontière constitue l’objet même de l’analyse.
Lire aussi sur Novastan: Le manque de moyens en Afghanistan met à mal la sécurité à la frontière avec le Tadjikistan
L’ouvrage reste cependant profondément académique et sa richesse peut parfois devenir sa faiblesse pour le lecteur non spécialiste. La multiplication des acteurs, des niveaux d’analyse et des références théoriques demande une certaine attention.
Une autre question se pose à la lecture. À mesure que Sadozaï étend la notion de « ressource » aux dimensions économiques, sanitaires, familiales, identitaires et symboliques, puis montre que certaines ressources continuent d’exister même lorsque la frontière est officiellement fermée, on peut se demander si le concept ne devient pas parfois trop extensible. Dans quelles circonstances une frontière cesserait-elle véritablement d’être une ressource ?
Cette interrogation n’est pas étrangère à la logique du livre. Dans sa conclusion, Sadozaï elle-même pousse le raisonnement jusqu’à demander si, malgré les bouleversements politiques et les fermetures, on ne peut pas continuer à penser la « frontière-ressource ».
Cette tension conceptuelle n’affaiblit toutefois pas l’intuition fondamentale de l’ouvrage.
La frontière n’est ni seulement ouverte ni seulement fermée, ni seulement dangereuse ni seulement bénéfique. Elle est avant tout un rapport de pouvoir dont les habitants apprennent à exploiter les possibilités et à subir les contraintes.
C’est pourquoi le livre est particulièrement précieux aujourd’hui. À une époque où les frontières sont à nouveau présentées partout comme des lignes qu’il faudrait fortifier, surveiller et défendre, Sadozaï rappelle qu’elles ne peuvent être comprises uniquement depuis ceux qui les contrôlent.
Dans le Pamir, regarder de l’autre côté du Pyanj ne signifie pas nécessairement regarder vers une menace. Cela peut aussi vouloir dire regarder vers un marché, un hôpital, de l’électricité, un parent – ou vers une partie de sa propre histoire.
Rédigé par Mathieu Lemoine.
Au Pamir, une frontière qui relie autant qu’elle sépare