De la soie ouzbèke. Navbakhor Boudot utilise cette précieuse matière provenant de son pays d’origine pour son atelier de couture solidaire, basé à Lyon, en France. Cette structure permet à des femmes issues des quartiers populaires de se réinsérer professionnellement. Rencontre avec cette passionnée.
Des bouts de tissu immaculés. A quelques kilomètres de Khiva, en plein cœur de la région du Khorezm en Ouzbékistan, Navbakhor Boudot, 43 ans, s’affaire. Elle récupère de grands ballots de soie blanche d’une quarantaine de mètres. Puis, délicatement la jeune femme les dépose dans son véhicule. Deux fois par an, elle se rend chez KHIVA Silk, une fabrique de soie, pour chercher cette précieuse matière. Celle-ci est ensuite transportée en avion : direction Lyon et son atelier situé en plein cœur du quartier des Etats-Unis.
Soutenez Novastan, le média associatif d’Asie centrale
En vous abonnant à Novastan, vous soutenez le seul média européen spécialisé sur l’Asie centrale. Nous sommes indépendants et pour le rester, nous avons besoin de votre aide !A quelques kilomètres de la colline de Fourvière, dans cet endroit dédié à la couture, chaque jour, près d’une dizaine de femmes confectionnent des créations au son du cliquetis des machines à coudre. Entre tissus revalorisés et rouleaux de soie, Eco Couture a tout d’un atelier ordinaire. Pourtant, ici, cette structure est avant tout dédiée à la formation de femmes dans la précarité. Grâce à la couture, celles-ci apprennent un métier tout en créant des vêtements et des accessoires durables.
Une histoire familiale sous le signe de la couture
À l’initiative de ce projet : Navbakhor Boudot, originaire du Khorezm. Là-bas en hiver, le souffle du vent sec venu de Sibérie accapare l’atmosphère. C’est près de Khiva et de sa citadelle, à Vazir, dans le district de Gourlan, que la jeune femme grandit. Fille d’un pêcheur et d’une couturière, Navbakhor découvre très tôt le poids du travail manuel. « J’ai toujours en tête cette image de ma mère, en plein air au village, avec la machine à coudre à pédale sans électricité. Très tôt, elle m’a montré son fonctionnement. C’est un objet qui m’est familier », raconte-t-elle.
Son enfance est à la fois ponctuée du souvenir des champs de coton mais aussi des élevages de vers à soie. Parfois, elle se remémore encore les longues journées passées sous un soleil de plomb à ramasser l’or blanc à la main, tout en rêvant de voyages et d’un ailleurs. A cette époque, le pays de la langue de Molière la fascine déjà.

C’est à l’école, sous l’ère soviétique, qu’elle en apprendra les rudiments. « Durant cette période, la seule chose que j’aimais vraiment, c’était le français à l’école. Dans le village où j’ai grandi, c’était la langue qu’on apprenait. J’étais bonne élève. Dans les champs, malgré le travail forcé, c’est la littérature française qui m’a sauvé la vie. J’ai pu m’évader avec la lecture ». Victor Hugo, Alexandre Dumas… autant de grands classiques dont elle a dévoré les pages.
Puis direction Tachkent. C’est dans la capitale ouzbèke qu’elle s’attèle à des études dédiées aux langues étrangères. « J’étais habituée à l’ambiance de mon village. Je suis tombée dans un autre monde », murmure-t-elle. Ses conditions de vie sont précaires. La jeune femme multiplie les petits boulots pour financer son avenir. Son ambition principale : devenir indépendante dans une société où l’éducation des filles reste parfois secondaire. « Ma mère a eu un mariage arrangé. Elle ne voulait pas la même vie pour moi. Elle m’a toujours dit que si je voulais étudier, quitte à tout vendre, elle me soutiendrait. La seule chose qu’elle me demandait c’était de ne pas la déshonorer », insiste Navbakhor, 43 ans. Pour payer ses études, elle se lance alors dans l’apprentissage de la couture, perpétuant ainsi le métier de sa mère.
En 2007, portée justement par le soutien de celle-ci, elle quitte finalement l’Ouzbékistan pour la France. « Je n’avais que quelques économies en poche et un objectif : construire ma propre vie », rapporte-t-elle avec conviction. Pour payer son billet d’avion, sa famille fera le sacrifice de vendre leur dernière vache.
Les retrouvailles avec la couture à Lyon
Par Internet, la jeune femme s’était renseignée pour trouver une famille d’accueil afin de devenir jeune fille au pair. « C’est comme ça que je suis arrivée dans la capitale de la soie ». Mais les débuts à Lyon sont difficiles et loin des rêves et des idéaux qu’elle avait en tête. « Je n’ai pas choisi de venir dans cette ville. Comme la plupart des Ouzbeks je ne connaissais que Paris, via les écrivains du XVIIIème siècle que je lisais. Et en arrivant ici, la France n’était pas ce que j’avais imaginé dans les livres. Ma mère me manquait et mon pays aussi. »

© Navbakhor Boudot
Le déracinement, la solitude et les différences culturelles marquent ses premières années françaises : « Tout était assez sombre. J’avais du mal à imaginer mes lendemains. Pourtant, je n’ai jamais pensé faire marche arrière. J’avais fait une promesse à ma mère : je vais devenir quelqu’un », se souvient-elle. Et c’est finalement grâce à la couture qu’elle trouvera sa voie : « J’ai acheté une petite machine à coudre à Saint Didier au Mont d’Or. La couture, c’était tout pour moi. Cela me permettait aussi de parler avec ma mère de son métier par téléphone ». Et c’est dans cette ville française connue pour ses usines de soie que l’aventure a commencé.
Un atelier dédié à l’insertion sociale
En 2018, elle fonde l’association Eco Couture dans le 8ème arrondissement de Lyon, qui accompagne des femmes et des habitants issus des quartiers populaires. « Nous utilisons de la soie venue de mon pays », explique Navbakhor Boudot.
L’Ouzbékistan est actuellement le 3ème producteur mondial de cette matière, derrière la Chine et l’Inde. « Après la pandémie, j’ai visité des usines de soie en Ouzbékistan qui étaient en train de s’industrialiser. A cette époque, mon pays ne tissait que 10 % de sa production artisanale. Le reste, la matière première, ce que l’on appelle « la soie grège » était exportée. Mais aujourd’hui, sa stratégie a changé, l’objectif est d’aller jusqu’à la dernière étape : le produit fini. » C’est suite à ce constat qu’elle décide d’acheter de la soie, fabriquée à Khiva en Ouzbékistan. « Je souhaitais réaliser des taies d’oreiller et des couettes avec celle-ci », précise-t-elle fièrement.



« Dans mon atelier à Lyon, mon objectif principal est de sortir les femmes de la précarité. C’est un atelier d’insertion sociale », souligne la fondatrice de la structure. Ici, elles y apprennent un savoir-faire, d’autres retrouvent confiance en elles, et parfois même apprennent les bases de la langue française. « Certaines ne le parlent pas en arrivant. J’ai des bénévoles qui leur apprennent individuellement cette langue. A côté de cela, le but est aussi de tisser des liens sociaux. C’est très important. »
Parmi les personnes qui viennent s’essayer à la couture, on trouve différents profils : des jeunes femmes de 20 à 25 ans, mais aussi des mères de famille dont l’âge varie. « Ce sont souvent des femmes abandonnées qui ont subi des violences familiales, conjugales et qui vivent dans une situation précaire, voir quelquefois d’urgence. » Dans l’atelier, elles sont prises en charge financièrement durant leur formation par la région lyonnaise. « Ici, elles peuvent tester tout type de travail de couture. Il y en a beaucoup qui deviennent ensuite retoucheuses, créent même leur propre atelier et deviennent entrepreneuses. »
C’est le cas de Luiza, 53 ans, réfugiée politique en France, originaire du Daghestan, une république de la Fédération de Russie. Pendant 13 ans, elle s’est consacrée à son métier de professeur de sport à l’université, dans la ville de Makhatchkala, avant de suivre la route de l’exil vers Lyon. « Lorsque je suis arrivée à l’atelier de Lyon, je ne parlais pas bien français. Et niveau couture : je ne savais rien faire. Ma mère était pourtant couturière. Mais je ne m’étais jamais intéressée à ce métier. C’est en pratiquant que j’ai retrouvé confiance en moi et en l’avenir. » Elle a depuis ouvert son propre atelier de retouches, pas très loin d’Eco Couture, dans le même arrondissement.

Ibtisam El Merabet, 26 ans, a aussi franchi la porte de cette association. C’était il y a deux ans. La mission locale de la ville lui avait alors proposé de faire un stage dans l’association de Navbahor. Elle y restera deux mois. « Cette formation m’a aidé à réfléchir à ce que je souhaitais vraiment faire », raconte-t-elle. « Cela m’a permis de reprendre confiance en moi. Et finalement j’ai pris une autre direction artistique : celle de la photographie. » Aujourd’hui, cela fait un an qu’elle vit de son travail de photographe. Elle a même investi dans un studio situé à Vichy et réalise des shootings dans les environs.

La création de sa marque BAHOR
Une belle aventure qui a demandé beaucoup d’investissement personnel pour Navbabhor et des heures de réflexion. A l’époque, lorsqu’elle envisage de créer son projet, la jeune femme étudie les différents modes de financement. « J’ai choisi un business modèle autonome, basé sur l’auto-financement », précise-t-elle. « Nos actions à destination des femmes sont financées par de l’écotourisme que j’ai mis en place dans ma ville natale, au bord du fleuve Amou-Darya en Ouzbékistan. Je ne vais pas chercher de subventions pour financer mes projets. Je me débrouille toute seule. »
Dans la lancée de la création de son atelier, elle fonde ensuite sa marque : BAHOR, qui signifie « printemps » en langue ouzbèke. On y retrouve sa philosophie : relier les cultures et donner une seconde vie aux matières. « BAHOR, c’est tout un projet. C’est d’abord mon histoire, mon expérience. C’est un témoignage pour toutes les femmes qui veulent s’en sortir », précise-t-elle.
Envie d'Asie centrale dans votre boîte mail ? Inscrivez-vous gratuitement à notre newsletter hebdomadaire en cliquant ici.
Chez BAHOR, la couture n’est jamais dissociée du récit humain. Les robes de mariée sur mesure racontent autant une esthétique qu’un héritage culturel. « Les champs de coton ouzbeks rencontrent l’excellence artisanale lyonnaise », résume la créatrice. C’est aussi une histoire familiale. Son mari Nicolas Boudot, 50 ans, s’est aussi investi dans ce projet en lui apportant ses talents de comptable : « Je la soutiens dans son travail. Je suis fier d’elle. »
Lauréate du concours « Talents des cités » en 2018 dans la catégorie innovation sociale, Navbakhor Boudot est devenue au fil des années une figure du dialogue franco-ouzbek. Grâce à son association Eco Couture, une dizaine de femmes sont devenues maintenant entrepreneurs. « Le fil de soie », aime-t-elle à répéter, « c’est le pont entre la France et l’Ouzbékistan. Il m’a permis de devenir ce que je suis aujourd’hui, tout en aidant les autres. »
Louise Simondet
Rédactrice en chef et correspondante en Ouzbékistan pour Novastan
Merci d’avoir lu cet article jusqu’au bout ! Si vous avez un peu de temps, nous aimerions avoir votre avis pour nous améliorer. Pour ce faire, vous pouvez répondre anonymement à ce questionnaire ou nous envoyer un email à redaction@novastan.org. Merci beaucoup !
Navbakhor Boudot : de Khiva à Lyon, l’insertion par la soie
Bayram Balcı : « La Turquie gagne en influence en Asie centrale, mais ne remplace ni la Russie ni la Chine »