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Khodja Akhrar, interlocuteur des prophètes

Khodja Akhrar, soufi des temps médiévaux, est né en 1404 dans le village de Bogustan, en Ouzbékistan actuel. Il est devenu l’un des saints les plus influents de son temps, des monuments en son honneur ont été conservés jusqu’à nos jours.

Nasiraddin Ubaydullah Ibn Mahmud Khodja Akhrar Islam Soufisme Ouzbékistan
Le Mausolée et centre culturel et religieux Khodja Akhrar à Samarcande (XVII-XXIème siècles).

Khodja Akhrar, soufi des temps médiévaux, est né en 1404 dans le village de Bogustan, en Ouzbékistan actuel. Il est devenu l’un des saints les plus influents de son temps, des monuments en son honneur ont été conservés jusqu’à nos jours.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 14 septembre 2019 par le média russe spécialisé sur l’Asie centrale, Fergana News.

Nasiraddin Ubaydullah Ibn Mahmud, dit Khodja Akhrar, descendant de la famille du cheikh Umar Vali, est né en 1404 dans le village de Bogustan, dans le nord-est de l’actuel Ouzbékistan. Prénommé Ubaydullah, traduit par « serviteur d’Allah”, Nasiraddin Ubaydullah Ibn Mahmud a en effet vu le jour la vingt-septième nuit du mois du Ramadan, c’est-à-dire la Nuit du Destin, lors de laquelle Allah, à travers l’ange Gabriel, aurait montré la première sourate du Coran au prophète Mahomet.

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Un demi-siècle après le décès du célèbre saint de Tachkent, Khovendi At-Takhura, aussi appelé Sheikhantaur, le lieu de naissance des Ishan de Bogustan, dans la vallée de Tcharvak, offrait donc à l’Asie centrale un nouvel ascète musulman, voué à devenir l’un des saints les plus influents de son temps. Un Ishan est un chef du culte soufi, une version ésotérique de l’islam.

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La localité de Bogustan, dans les montagnes de l’ouest du Tian Shan, où est né Nasiraddin Ubaydullah Ibn Mahmud – Khodja Akhrar.

Selon la légende, Nasiraddin Ubaydullah a montré des qualités inhabituelles dès les premières heures de sa vie. Par exemple, il resté pendant quarante jours sans boire le lait maternel, inaugurant ainsi son premier jeûne. De même, alors que ses parents commençaient à rassembler les villageois pour commencer la cérémonie de la « coupe du premier cheveu », le festin a dû être annulé, car la nouvelle de la mort de Tamerlan (1336-1405) avait été annoncée.

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Pendant son enfance et sa jeunesse, Nasiraddin Ubaydullah garde ses distances avec les distractions habituelles des jeunes de son âge, leur préférant l’étude de la sagesse soufie et le recueillement sur les mazar de ses prédécesseurs. Il est même dit que Nasiraddin Ubaydullah était tellement absorbé par le Zikr-e-Khafi, répétition mentale du nom de Dieu, que même au milieu d’un bazar bruyant, il ne remarquait rien autour de lui.

Une éducation religieuse

La vocation ascétique du jeune homme est donc rapidement devenue évidente. C’est pourquoi à 22 ans ses parents l’envoyèrent étudier dans les meilleures écoles coraniques (madrasa) de Samarcande. C’est dans cette ville que lui apparurent les prophètes Mahomet et Isa Paygambar (Jésus-Christ) lors d’une transe sur le mazar du saint Kusam Ibn Abbas, plus connu sous le nom de Chakh-e-Zindeh (« Roi vivant »).

Par la suite, et conformément à la vocation de derviche, Nasiraddin Ubaydullah quitte Samarcande pour Boukhara, afin d’y étudier l’héritage spirituel du cheikh Bahaouddin Naqshbandi (1317-1388), fondateur de la confrérie mystique de Naqshbandiyya. En effet, ayant entendu parler de l’illustre disciple de Naqshbandi, Ishan Yaqub ibn Ousmane Al-Charkhi, Nasiradddin Ubaydullah entreprend en 1430 de partir à la recherche de ce dernier, à pied, à travers les monts Hissar, difficiles d’accès. Quand il atteint enfin le village montagnard de Khalkatu, où se trouvait le monastère de Yaqub Al-Charkhi, Nasiraddin Ubaydullah est tellement exténué qu’il s’évanouit et reste vingt jours allongé et fiévreux. Les villageois pensaient même que le jeune derviche était mort.

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Khodja Akhrar, mausolée, centre culturel et religieux à Samarcande.

Dès son réveil, Nasiraddin Ubaydullah commence cependant à étudier avec Yaqub Al-Charkhi. Celui-ci se convainc vite de la vocation du jeune soufi et reconnait ses réussites spirituelles. Par conséquent, Nasiraddin Ubaydullah reçoit de la main de son maître l’irshad, un certificat donnant le droit d’être précepteur soufi. Entre autres, cela signifiait également qu’à travers Yaqub Al-Charkhi, les élèves recevaient la silsila, leur chaîne initiatique de transmission spirituelle, par délégation des maitres soufis. Le jeune cheikh, nouvellement nommé précepteur, se rend ensuite à Hérat, où il sera encore cinq ans le novice du célèbre professeur de soufisme Saïda Tabrizi.

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En même temps que l’irshad, Yaqub Al-Charkhi transmet à Nasiraddin Ubaydullah le message de Bahaouddin Naqshbandi : « Les mains devraient être au travail, le cœur avec Dieu ». Édicté avec l’Ordre de Naqshbandiyya, ce message de sagesse et de sens du travail signifiait à cette époque le refus par ses disciples de l’anachorétisme et de la vie d’aumône, au bénéfice d’une participation active à la vie de la société.

Les formes extrêmes de l’ascétisme mystique, pratiquées en général par les disciples de l’Ordre soufi de Yassewiyah, étaient plutôt associées à cette époque au mode de vie nomade ou semi-nomade des tribus turques. Au contraire, les premières idées de structures étatiques fortes s’imposèrent en Asie centrale pendant le règne de Tamerlan et de ses proches descendants, permettant ainsi à l’Ordre de Naqshbandiyya, à l’origine plus répandu parmi les agriculteurs sédentaires et les artisans urbains, de fleurir à cette époque. Cette confrérie a continué à adapter sa doctrine au mode de vie sédentaire, afin de perdurer, en venant éventuellement à remettre en question le pouvoir des autorités laïques, en premier lieu en ce qui concerne la vie spirituelle, mais pas seulement.

Une vie « consacrée à Dieu »

En 1432, le cheikh Nasiraddin Ubaydullah revient à Tachkent, où il participe activement et sans défaillir à la vie en société. Toutefois, son parcours et sa piété lui valent d’être surnommé Khodja Akhrar, c’est-à-dire « consacré à Dieu ». Plus tard, on ajoute aussi à son nom l’épithète Vali ou « saint clairvoyant ». À ses disciples, Khodja Akhrar enseigne que la tâche de chercheur spirituel consiste non seulement en son propre salut, mais aussi dans le salut de l’Humanité. Selon ses enseignements, il est impossible de résoudre cette tâche en renonçant aux soucis du monde que nous rappellent le travail quotidien et celui de la terre, parties à part entière de la vie collective et politique.

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Khodja Akhrar, mausolée, centre culturel et religieux à Samarcande.

À son arrivée, le jeune cheikh menait à Tachkent une vie semblable à celle de son arrière-grand-père, Khovendi at-Takhura : il priait beaucoup, parlait peu, se tenait éloigné des gens peu recommandables et des lieux de divertissement. Il portait aussi des vêtements simples et protégeait les malades, veuves et orphelins.

Plus tard, Khodja Akhrar s’intéresse cependant aussi à l’agriculture. Il loue un terrain d’une acre près de Parkent, où il installe quelques bœufs appartenant à sa famille de Bogustan et commence à cultiver la terre. D’après ses dires, ces actions lui ont été dictées par les visions mystiques qu’il reçut pendant les récitations du Zikr-e-khafi. La prospérité agricole de Khodja Akhrar lui permet, en 1430, d’aider la région lors d’une famine causée par de précédentes sécheresses. Une telle béatitude lui attira ainsi l’amitié de ses concitoyens.

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Khodja Akhrar, mausolée, centre culturel et religieux à Samarcande.

Bientôt, le nombre de disciples de Khodja Akhrar se compta par milliers. Parmi les élèves qui venaient de loin, il y avait de très éminentes et riches personnalités. Selon la tradition, ceux-ci présentaient des cadeaux et des offrandes au maître soufi. Le cheikh, également en accord avec la tradition, donnait ces cadeaux ou les dépensait en œuvres caritatives, ce qui agrandissait également sa renommée et son autorité. Une part significative des offrandes était remise à l’Ordre de Naqshbandiyya, notamment à ses dirigeants spirituels. Ceux-ci commencèrent donc à donner à Khodja Akhrar le surnom de « Qutb » ou “pilier” de la foi. D’après le témoignage de ses contemporains, en dépit de sa richesse impressionante, le saint soufi tentait de mener une existence très humble et de ne se distinguer en rien du commun du peuple. Khodja Akhrar dépensait cependant des sommes considérables pour la construction de madrasas et de mosquées.

Des disciples du Khorassan à la Chine

Poète et écrivain célèbre de ces années-là, Mir Alicher Navoï (1441-1501) écrivit dans son livre Nassaim Al-Mukhabbat min Shamail al-futuvvatSouffles d’amour ») que du Khorassan jusqu’à la Chine, Khodja Akhrar comptait de nombreux disciples parmi les seigneurs musulmans. « Khodja Khodzhei (‘le maître des maîtres’) est une personne consciente de la matière. Devant sa sainteté, son apparence extérieure et sa force d’esprit, les gens se prosternaient », a également écrit le poète perse Abd al-Rahmān ibn Ahmad Nūr al-Dīn Ǧāmī (1414-1492), un autre contemporain du précepteur soufi.

Les historiens soviétiques, pénétrés de l’esprit dit d’athéisme scientifique, imputèrent à Khodja Akhrar une implication dans le complot qui provoqua la mort de Tāraghay Ibn Châhrokh Ulugh Beg (1394-1449), petit-fils de Tamerlan, gouverneur éclairé de Samarcande, philosophe et astronome. Cependant, aucune preuve ne vient appuyer cette version. Le sultan Ulugh Beg a effectivement été tué en octobre 1449 sur l’ordre de son fils, Abdul-Latif (1420-1450), évènement qui entraîna une guerre intestine et sanglante au sein du clan timouride.

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Cette guerre porta au pouvoir le sultan Abu Saïd Mirza (1424-1469), arrière-petit-fils de Tamerlan. Celui-ci rendit personnellement visite à Khodja Akhrar en 1451, avant une bataille décisive qui eut lieu à Samarcande, pour recevoir la bénédiction spirituelle du “pilier” de la foi. À l’issue de la victoire d’Abu Saïd Mirza, Khodja Akhrar est invité à la cour du nouveau sultan et devient son proche conseiller ainsi que le maître spirituel de son fils. Certains historiens estiment qu’à partir de ce moment-là, le pouvoir revint de fait à Khodja Akhrar.

L’héritage de Khodja Akhrar

La victoire d’Abu Saïd Mirza marque un tournant dans la politique de l’époque, puisque la renaissance culturelle du temps d’Ulugh Beg est éclipsée par un renouveau religieux. Le rôle du clergé musulman se renforce de façon significative en ce qui concerne les affaires du gouvernement. Ces changements provoquèrent aussi une éradication de toute chose jugée contraire à la charia de la vie collective. Par exemple, en 1460, Khodja Akhrar obtient du sultan Abu Saïd l’annulation de l’impôt léonin dit de la Tamga, déjà prélevé au temps de la domination mongole, mais jugé contraire aux normes de l’islam et de la charia.

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En outre, le précepteur soufi est aussi connu pour avoir assoupli notablement le système de sanctions de Djaghataï, adopté sous l’Empire des Timourides. Ces deux réformes se répercutèrent positivement sur le développement de l’industrie artisanale et de l’agriculture dans toute la région.

Le cheikh Nasiraddin Ubaydullah est aussi à l’origine de l’érection de la grande mosquée du vendredi de Tachkent, construite avec ses propres moyens. Le lieu de culte est édifié près du plus vieux marché de Tachkent, Chorsu, à l’endroit même où, neuf siècles auparavant, le fondateur de la ville, Yahya Ibn Assad Samanid, aurait ordonné l’établissement de la première mosquée.

Nasiraddin Ubaydullah Ibn Mahmud Khodja Akhrar Shashi vécut jusqu’à 85 ans, dans l’honneur et le bien-être, et décéda en 1489. Une pierre de marbre fut érigée sur sa tombe, où de nombreuses épitaphes sont gravées, en langue arabe.

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La grande mosquée du vendredi Khodja Akhrar («Mosquée impériale»), près du marché de Chorsu et de la madrasa Koukeldach. XIXème siècle. Arrondissement Shaikhantakhur, Tachkent.

Quatorze ans après la mort de Khodja Akhrar, sous la direction de Mohammad Chaybani (1451-1510), des tribus ouzbèkes nomades firent la conquête de Tachkent et étendirent rapidement leur pouvoir sur Samarcande et Boukhara. Seul le jeune émir de Fergana, Zahir ud-din Muhammad Babur (1483-1530), descendant de Timur et des khans de Tachkent et plus tard fondateur de l’Empire moghol en Inde du Nord, exerça encore pendant quelques temps une résistance à leur invasion. Babur, s’illustrant non seulement comme chef militaire, mais aussi comme philosophe et poète, était un grand admirateur de Khodja Akhrar. Il traduisit notamment du persan au turc le traité théologique principal de Nasiraddin Ubaydullah, Risalay ValidiaMessage des parents»), consacré à la connaissance d’Allah et à la vie intérieure de l’Ordre Naqshbandiyya.

Les gouverneurs de la dynastie des Chaybanides, eux, redoutant l’influence de cet ordre, confisquèrent toutes les terres et les biens de la famille de Khodja Akhrar. Afin de faire concurrence aux enseignements de cette école, ils construisirent aussi, non loin de la Grande mosquée du vendredi de Khodja Akhrar, la célèbre madrasa Koukeldach (« Frère de lait »), établissement d’études musulmanes en fonctionnement jusqu’à nos jours. À cette époque, de nombreux lieux de culte furent restaurés ou achevés, notamment sur la place Khast Imam et autour du mausolée de Khovendi at-Takhura, où fut construit le mausolée de Younous-khan.

Deux cents ans plus tard, en 1866, 1868 et 1886, d’importants tremblements de terre touchèrent Tachkent, devenue capitale du gouverneur général du Turkestan de l’Empire impérial de Russie. Le dernier séisme a été particulièrement destructeur et a démoli presque tous les bâtiments anciens de la ville, y compris nombre de monuments sur les places Khast Imam et Eski Dzhuva. Seul le mausolée du cheikh Khovendi at-Takhura a résisté à la colère de la terre. Même la Grande mosquée du vendredi a été fortement touchée et restaurée vingt ans plus tard seulement, grâce à un don de l’empereur russe Alexandre III aux musulmans de Tachkent. La mosquée de Khodja Akhrar fut donc renommée « Mosquée impériale » par le peuple de Tachkent.

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De nos jours, les pèlerins aiment visiter le complexe mémorial de Khodja Akhrar, construit en 1630 par le vizir Nadir Divan-Begi, conseiller de l’émir de Boukhara, mais fortement touché par les tremblements de terre de la fin du XIXème siècle. Restauré avec soin depuis le début du XXème siècle, le monument à la mémoire de Khodja Akhrar, caractérisé par une atmosphère calme et intime, est souvent visité par des pèlerins fidèles aux enseignements du précepteur soufi. L’honneur fait à la mémoire du saint est bien la preuve que, même sans une légende remplie de miracles ou d’exploits fabuleux, Khodja Akhrar reste parmi les saints et ascètes musulmans les plus appréciés d’Ouzbékistan.

Les études précédemment publiées par Fergana News peuvent être lues ici.

Andreï Koudriachov
Auteur et photographe pour Fergana News

Taduit du russe par Pauline Clémence Baranov

Édité par Anne-Charlotte Marcombe

Relu par Anne Marvau

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