Djekishev carte identité militaire

L’étonnant carnet du résistant Djekichev

Au mois de mai, Novastan publiait dans ses colonnes un article traduit du journal 24kg sur les Kirghiz engagés dans la Résistance française. Parmi eux, nous évoquions l’histoire d’Omor Djekichev, soldat de l’Armée rouge, qui combattit dans un maquis du sud–ouest de la France au cours de la Seconde guerre mondiale. Abdy Djekichev, le neveu d’Omor, était reçu le 30 août à l’ambassade de France au Kirghizstan pour venir honorer la mémoire de son oncle, et livrer de plus amples détails sur son existence.

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Visiblement ému de cette invitation par l’ambassadeur de France, monsieur Stéphane Catta, Abdy Djekichev en profitait pour disposer sur la table de nombreux éléments ayant appartenu à son oncle au cours de la Seconde Guerre mondiale : objets d’époque, documents d’identité, carnet, photographies en noir et blanc. Dès lors, il se mettait à en échafauder le récit avec les vérités historiques qu’il put restituer à travers le temps et les témoignages de sa famille. Car « jusqu’en 1990 et la chute de l’URSS, on ne parlait pas de cet oncle dans ma famille. » La raison de ce silence a quelque chose de véritablement inique lorsqu’on apprend le destin tragique d’Omor Djekichev.

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« C’est au tout début de la guerre, en 1941, qu’il a été fait prisonnier par les Allemands », évoque Abdy Djekichev.« Il avait dix-huit ans et a été envoyé sur le front avec son régiment, sans doute en Biélorussie ou en Ukraine, pour contrer l’avancée fulgurante de l’armée allemande à l’Est. Nous ne savons pas l’endroit exact où il a été capturé. Une fois dans un camp de prisonniers, un Français avec qui il s’était lié d’amitié lui a proposé de s’évader. Tout cela est attesté dans son carnet. »

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« Les deux hommes ont réussi leur évasion et ont rejoint la France, près de la ville d’Albi, d’où probablement ce Français était originaire. Il y a plusieurs noms de citoyens français dans son carnet, il est difficile de savoir quelle était l’identité de cet homme. Peut-être ne voulait-il pas le mentionner afin de ne pas risquer de le compromettre si les Allemands tombaient sur son carnet. Les deux hommes ont atteint le département du Tarn, près d’Albi, et de là ils ont rejoint le maquis. »

Dans le fragile refuge du maquis

Ce petit carnet à la couverture élimée de cuir rouge, craquelée mais encore en bon état, est en soi un objet précieux pour reconstituer le périple de son auteur dans une Europe en guerre. Omor Djekichev avait-il, en réalité, d’autres choix que de rejoindre le maquis ? Probablement pas : pour bon nombre de combattants étrangers, les maquis incarnaient des refuges dans des lieux reculés et difficilement accessibles à l’armée d’occupation.

Mais la vie y relevait davantage de la survie, tant les maquisards étaient harcelés par les troupes allemandes, et tant aussi les opérations de sabotage étaient périlleuses. Il n’est nul besoin d’évoquer les massacres que furent les maquis du Vercors, en Isère, ou celui du plateau des Glières, en Haute-Savoie, pour comprendre que les maquisards avaient peu de chances de rester en vie une fois les assauts allemands lancés à leur encontre.

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Un amoureux de la langue française

« Omor a appris la langue française dans le maquis. Si son carnet est avant tout un cahier de vocabulaire et d’expressions en français, on peut aussi y lire des courtes anecdotes, en russe, sur son quotidien en compagnie des maquisards français », décrit son neveu Abdy Djekichev. Au fur et à mesure que l’on tourne les pages du précieux document, on découvre la faculté du résistant Djekichev à s’exprimer dans la langue de Molière. L’homme gagne en aisance, s’essaie à une forme de poésie — telle cette phrase au milieu du carnet : « L’amour est plus fort que la mort. » — puis les mots se complexifient, l’écriture tâtonne, s'éclaircit, se fait moins tortueuse et maladroite.

L’histoire, en somme, prend forme. Ici, à cette page, les chiffres en français de un à cent ; à telle autre, la conjugaison des verbes les plus courants. Carnet élémentaire d’un homme qui a dû s’adapter en un temps record à une langue et une culture qui lui étaient complètement étrangères.

« Bien sûr, on peut facilement imaginer comme cette vie dans le maquis a dû être compliquée et difficile pour mon oncle… Comment faisait-il pour comprendre les ordres qu’on lui donnait par exemple ? Comment faisait-il, au début, pour communiquer afin de ne pas faire prendre de risques aux autres maquisards ? Il y a dû avoir beaucoup de solidarité envers lui, là-bas, je pense. Ce qu’on comprend à travers les pages de ce carnet, c’est qu’Omor était amoureux de la langue française. »

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Les pages se détachent mais rien ne se délite. Et si l’encre est parfois troublée par des traces d’humidité, les mots restent bel et bien lisibles : l’écriture de son auteur est soignée, peu de ratures, peu d’hésitations, la rigueur est de mise.

Accusé et jugé pour haute trahison

« Une fois la guerre terminée, mon oncle est rentré au Kirghizstan. Il a repris ses fonctions de professeur de russe. Mon père m’a souvent confié qu’Omor parlait beaucoup de la France, de ce qu’il y avait vu et vécu… » décrit Abdy Djekichev. Mais il est à croire que dans l’URSS d’après-guerre, parler s’avère plus risqué qu’écrire : trois mois après son retour au pays natal, Omor Djekichev est arrêté par la police politique et jugé pour trahison.

La raison ? En URSS d’après-guerre, il est mal considéré d’avoir combattu dans un pays étranger, sous un autre drapeau, ajouté au fait que le statut de prisonnier de guerre est une honte totale. La propagande soviétique ne veut pas laisser de place à ces « électrons libres » de la guerre, à ces hommes chahutés par les courants de l’Histoire.

Les premiers héros sont les morts. Aussi ceux qui sont rentrés — après avoir été fait prisonniers — sont forcément suspects. Djekcshev ne fait pas exception : à cette époque, ils sont nombreux à faire face à cette accusation de trahison bien qu’ils aient combattu avec les alliés de l’URSS. La sentence est immédiate. Le résistant kirghiz est condamné au Goulag et aussitôt déporté en Sibérie, où il perdra la vie, deux ans après son retour au pays. Omor Djekishev avait vingt-quatre ans.

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« Pour une majeure partie de la société et de l’opinion publique », confie Adby Djekichev, « ces soldats de l’Armée rouge, devenus prisonniers, puis résistants dans un pays étranger, étaient forcément des traîtres… C’était aussi simple que ça. Si le pouvoir les avait jugés et condamnés, c’est qu’ils étaient coupables de quelque chose, non ? Et puis comment pouvait-on les croire, à part sur parole ? Il ne faut pas oublier que la propagande et le pouvoir soviétique s’appuyaient sur le fait que certains soldats de l’Armée rouge avaient composé les rangs de l’armée Vlassov, ce régiment de prisonniers de guerre soviétiques qui avait finalement décidé de combattre du côté des Nazis, sous les ordres du général russe Andreï Vlassov. Cette même propagande s’était fixée un objectif simple : tout ce qui ne relevait pas des combats de l’Armée rouge était à bannir. Dans ma famille, on ne parlait donc pas d’Omor. On l’avait oublié. On a commencé à en parler après 1990. Mon père, qui a aussi servi dans l’Armée rouge, il était à Berlin le 9 mai 1945, s’est mis à me parler de son frère, peu à peu… C’est ainsi que j’ai enquêté sur cet oncle, et que ma famille m’a remis ce carnet, ces documents et ces photos. C’est tout ce qu’il reste de lui. »

Un travail de recherche historique à mener

Abdy Djekichev évoque avec tendresse et ferveur la mémoire de son oncle, dans ce bureau de l’ambassade de France où les mains se promènent sur les documents qui rappellent à l’épopée d’Omor en Europe. En ces jours marqués du seau de la libération de Paris, il y a plus de soixante-dix ans, cet entretien a une saveur particulière. L’Histoire ressurgit, annoblit à rebours.

« Si nous avons désormais quelques éléments d’information sur ces résistants kirghiz», évoque l’ambassadeur de France Michel Catta, « un travail plus approfondi s’impose sur les archives, ici, dans le reste de l’ex-URSS et en France afin de parvenir à en dresser une liste exhaustive et à en retracer les parcours. Ce serait un excellent sujet de travail en commun de chercheurs français et kirghiz. Sur la base de ce travail scientifique pourra être envisagé un hommage public de la République française à leur engagement et à leur sacrifice », estime-t-il. A ce jour, il semble que trente-huit Kirghiz aient été dénombrés dans les rangs de la Résistance française, disséminés sur l’ensemble du territoire occupé. « A notre connaissance », conclut l’ambassadeur de France, « ils sont tous décédés aujourd’hui mais leurs familles méritent leur réhabilitation pour être à nouveau fiers de leurs ancêtres, sur lesquels on avait fait peser une honteuse suspicion. »

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On aboutit aux dernières pages du carnet. Les mots ont changé ; ont-il été rédigés alors que les combats avaient déjà pris fin ? Les bribes de phrases, les mots épars, et leur pendant en russe évoquent des choses plus légères, chargées d’une espérance nouvelle — comme si le conflit s’effaçait à l’instant de l’écriture. On peut ainsi lire : « Venez me voir », « Quel est votre métier ? », « Je veux me baigner », « La joie », « danser », « baiser ». Et, parmi ces derniers fragments de langue française, sur la dernière page du carnet, un mot jaillit : « la nuit ». Cette nuit du silence qui n’est pas toujours celle de l’oubli, et dans laquelle un carnet sert parfois de lanterne sur le chemin de l’histoire.

Grégoire Domenach
Rédacteur en chef pour Novastan.org

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