Au Kazakhstan, l’automne marque le retour de la conscription. Si certains jeunes hommes considèrent le service militaire comme un devoir envers leur pays, d’autres cherchent par tous les moyens à y échapper. À Astana, les récits de recrutements forcés dans les lieux publics et de violences dans les casernes nourrissent une défiance persistante envers l’armée.
Au Kazakhstan, le mois de septembre a marqué l’ouverture de la campagne automnale de recrutement de jeunes, dans le cadre de la conscription. Le gouvernement kazakh prévoit le recrutement de 23 000 hommes, âgés de 18 à 25 ans, d’ici fin décembre.
Héritage de l’ère soviétique, le service militaire représente au Kazakhstan un fait de société important, car il concerne l’ensemble des jeunes hommes. En principe, tous sont soumis à l’obligation de servir l’armée pendant une année entière, à travers une formation physique et théorique permettant de se familiariser avec l’univers militaire et sa discipline. Mais dans la pratique, de nombreux jeunes cherchent à y échapper, mettant en place un volet de stratégies pour obtenir des dispenses.
Associée à une réputation sulfureuse, l’armée peine à recruter, malgré le caractère obligatoire de la conscription. Des méthodes de recrutement plus offensives que la simple convocation se sont développées depuis quelques années, parmi lesquelles des formes d’enlèvement de jeunes orchestrés par la police dans des espaces publics.
Violence et controverses dans l’armée
Novastan est allé à la rencontre des habitants d’Astana, la capitale kazakhe, afin de comprendre leurs représentations et expériences relatives au service militaire. La majorité de ces échanges laissent entendre que le service militaire ne jouit pas d’une bonne réputation auprès des habitants de la capitale kazakhe. « Moi je n’irai pas. Chaque année il y a des centaines de garçons qui reviennent blessés. Certains meurent, d’autres qui se suicident, c’est hyper violent. Le Kazakhstan n’est même pas un pays en guerre, ça n’a aucun sens« , raconte Jordan, jeune informaticien âgé de 23 ans.
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La conscription suscite effectivement de l’inquiétude auprès de nombreux kazakhs. Des drames survenant chaque année ont forgé une réputation de violence dans l’imaginaire collectif autour du service militaire : morts, blessures, harcèlement, suicides.
Parmi les scandales les plus viraux des dernières années, le cas de Moukhtar Yerebatan, jeune homme de 18 ans, victime d’une commotion cérébrale dans le cadre de son service, avait également suscité l’indignation dans tout le pays. Après un coma de deux ans, la mort du jeune homme le 23 juin dernier avait relancé la polémique sur les violences au sein de l’armée. D’après les sources officielles, il se serait blessé à la tête en tombant dans les toilettes par accident, mais cette version est contestée par ses proches qui suspectent des violences intentionnelles.
La semaine passée, la mort d’une dizaine de jeunes conscrits lors d’un accident dans la mer Caspienne a intensifié la colère et les inquiétudes des parents concernant le service militaire, ne croyant plus en la capacité de l’armée à assurer la sécurité de leurs enfants.
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« Les nouvelles sont terrifiantes. Si j’avais un fils, en aucun cas je le laisserais rejoindre l’armée« , confie Samal, hôtesse de l’air et mère de famille à Astana.
Nombreux sont les jeunes qui mettent en place des stratégies pour échapper à la conscription, souvent avec le soutien de leurs parents et de leur réseau. Ces méthodes peuvent se baser sur des dispositifs légaux, mais aussi sur des formes de corruption.
Sont notamment exemptées les personnes déclarées inaptes lors de la visite médicale, et les inscrits à l’université. Timur, 22 ans, ancien étudiant en économie et commerce, raconte que beaucoup d’étudiants à l’université sont uniquement inscrits pour échapper à l’armée. Il explique les raisons pour lesquelles lui-même s’est soustrait au service militaire : « Je pense que c’est pas pour moi. J’ai pas envie de perdre un an de ma vie, c’est pas le bon moment, j’ai des projets personnels, je compte acheter un appart, voyager…«
Rouslan, 26 ans, créateur de contenu, a suivi de longues études et obtenu un doctorat en anthropologie, un choix motivé à la fois par son intérêt pour la discipline et par la possibilité temporaire d’échapper au service obligatoire. « Après 25 ans, si on n’a pas encore servi, on peut être exempté en passant une formation militaire de 40 jours. C’est payant, mais les conditions sont beaucoup moins rudes, on est mieux traités que pour le service d’un an.«
« Rapts » et « Kidnapping »
Faute de parvenir à recruter un nombre de jeunes correspondant aux effectifs prévus annuellement, le ministère de la Défense met en place des mesures offensives. En particulier, ce que les locaux nomment des “rapts” ou “kidnappings” de jeunes, des formes de mobilisation forcées menées par la police et les militaires dans des lieux publics, sans être toujours justifiées légalement.
Timour raconte que pendant les périodes de recrutement, à l’image de celle qui a débuté le 1er septembre, de nombreux jeunes évitent au maximum de fréquenter des lieux publics, par peur de se faire convoquer de force : « La police vient dans des endroits comme ça, par exemple dans le jardin botanique, où y’a beaucoup de jeunes, potentiellement ceux qui n’ont pas servi. Ça peut être un club, un billard, ou des salles de jeux vidéo, ce type d’endroits, où les mecs traînent souvent. »
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Un système de solidarité entre usagers s’est d’ailleurs développé sur l’application 2GIS, l’équivalent de Google Maps au Kazakhstan, pour s’entraider à éviter les lieux. Les utilisateurs peuvent se notifier entre eux et écrire des messages à propos de plusieurs lieux publics. Sur l’image, un utilisateur notifie « Police présente pour conscription, ils sont avec des camions« .
Contrairement à ses amis qui réduisent leurs sorties pendant les périodes de recrutement, Timur a fait le choix de garder son mode de vie inchangé malgré le risque. « C‘est impossible de surveiller partout où ils pourraient me trouver. Un ami est allé au magasin près de chez lui, et quand il est sorti, ils l’ont attrapé, embarqué dans une voiture et envoyé direct au bureau militaire. On peut se faire prendre n’importe où, mais je n’ai pas envie de rester enfermé chez moi constamment. J’ai peut-être de la chance« , sourit-il.
Pourtant, au cours des deux dernières années, Timour a été embarqué par la police à plusieurs reprises, depuis qu’il a interrompu ses études. Pour s’en sortir, il compte surtout sur le soutien de son réseau. “J’ai des amis, certains dans des organes d’État. Disons qu’ils ont des ressources administratives. Quand je les appelais, on me libérait directement” explique Timour.
Il relate le cas d’un ami qui a échappé de justesse à l’armée. Après avoir été embarqué par la police, il aurait été aidé par son père pour s’inscrire in extremis dans une université afin d’obtenir un sursis. D’autres, moins chanceux, ne disposent pas assez de ressources sociales et financières pour se tirer d’affaires. Si les bourses au mérite existent pour entrer dans l’enseignement supérieur, les places sont rares et la stratégie de l’inscription à l’université reste souvent coûteuse.
« J’ai progressé dans tout »
Malgré les controverses et les appréhensions de nombreux citoyens kazakhs, certains ayant déjà servi défendent les mérites et l’importance du service militaire pour la nation. Alikhan, 31 ans, dirigeant d’entreprise, partage son expérience au sein de l’armée, revenant une dizaine d’années en arrière : « Si c’était à refaire, je le referais sans la moindre hésitation. Je suis devenu meilleur. Au niveau discipline mentale et physique, ça m’a beaucoup apporté. Avant l’armée, j’étais tout maigre, je ne pouvais faire que trois tractions, et au retour j’en faisais vingt, je courais mieux… j’ai progressé dans tout« , raconte-t-il avec nostalgie.
Le jeune dirigeant d’entreprise poursuit son témoignage en vantant les valeurs qui imprègnent l’armée : « Ce qui est intéressant avec l’armée c’est que tu ne sais pas qui est qui, qui vient de quelle famille… On porte tous le même uniforme, il n’y a pas de hiérarchie. Si quelqu’un a du mal, on l’aide directement. Tout nous encourage à la solidarité. Il n’y a pas de filles, pas d’alcool, c’est une pure compagnie masculine. C’est cool. Certains viennent à l’armée et ne savent pas pourquoi ils sont là, ils s’attendent à ne rien faire.«
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S’alignant sur d’autres témoignages des habitants d’Astana, Alikhan estime que le service militaire renforcerait la masculinité des jeunes : « Les hommes sont faibles de nos jours. Je trouve ça dommage que vous ayez pas ça chez vous en France. Le passage par l’armée, c’est comme une école, une année d’étude, avec l’école, le lycée, tu deviens ado, avec l’armée tu deviens un homme. »
Même si Timour a refusé de rejoindre l’armée, il lui reconnaît certains bienfaits. Pour l’un de ses amis qui a été enlevé puis directement conscrit de force, l’expérience s’est avérée assez vertueuse. « L’armée lui a vraiment fait du bien. Il s’est mis à réfléchir au travail, à ce qu’il voulait dans la vie et il avait justement le temps d’y penser. Il me racontait que certes, il s’était battu à certains moments, mais globalement, il trouve qu’il n’a pas perdu son temps.«
A la mention des faits divers et la réputation de violence du service militaire, Timour et Alikhan relativisent la gravité du phénomène. Ils estiment que la violence dans l’armée est à l’image de la vie quotidienne : « C’est le hasard, dans la rue aussi y a des accidents » raconte Timour. Alikhan ajoute : “Les parents pensent qu’ils sauvent leurs enfants en les aidant à contourner l’armée. Mais ils ne se rendent pas compte que la vie quotidienne est plus dure, et qu’ils élèvent des garçons qui ne sont capables de rien.«
Précarité et racket pendant le service militaire
Contrairement à la vision élogieuse de l’armée partagée par Alikhan, Rouslan porte un regard plus mitigé. Son frère aîné, qui a servi durant toute une année au sein de la garde nationale, aurait vécu une expérience assez “rude” : “Je me souviens, tous les jours, il me demandait de lui envoyer de l’argent pendant les six premiers mois. Je ne savais même pas pourquoi il me le demandait aussi souvent”.
Dans l’unité où se trouvait le frère de Ruslan, le racket et les violences semblent être des pratiques courantes. Ruslan décrit l’existence d’une hiérarchie entre les jeunes, fondée sur l’ancienneté au sein de l’armée avec des statuts servant à justifier les abus. “Une fois, il est revenu à la maison avec une côte cassée… il avait perdu une ou deux dents. Il n’est jamais vraiment entré dans les détails, mais je pense que c’était un peu traumatisant pour lui. En tout cas, il a toujours voulu éviter que je fasse mon service. Il disait que c’était inutile et ennuyant.”
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Comme de nombreux Kazakhs, Rouslan et Timour défendent l’idée d’une professionnalisation de l’armée, et d’une réforme du service militaire : « Dans notre culture, servir son pays, mourir pour sa foi, mourir pour son pays, mourir pour sa famille, ce sont des valeurs à part entière. Cela devrait venir de la personne elle-même, et pas de quelqu’un qui l’y oblige.«
Alikhan confirme la valeur d’attachement à la patrie : « Je suis obligé d’y aller si nous entrons en guerre, nous devons être prêts à défendre notre pays. J’estime que c’est ma dette envers ma patrie. Mon pays ce n’est pas seulement le gouvernement, c’est l’endroit où vivent mes sœurs, mes parents, mes proches. Même si je ne veux pas, il faut être prêt à le défendre.”
Eléa Muresan,
Rédactrice pour Novastan
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Au Kazakhstan, le service militaire continue d’inquiéter les jeunes hommes