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En vous abonnant à Novastan, vous soutenez le seul média européen spécialisé sur l’Asie centrale. Nous sommes indépendants et pour le rester, nous avons besoin de votre aide !Dans les années 1950, les autorités soviétiques ont déplacé presque toute la population du Mastchoh montagneux vers les plaines cotonnières du nord du Tadjikistan. Soixante-dix ans plus tard, les conséquences de cette politique restent visibles dans les familles, les mobilités et l’économie locale. En juillet 2026, Gabriel de Mauléon a parcouru le Haut-Mastchoh et recueilli les récits d’habitants de cette région encore peu connue.
En juillet 2026, j’ai eu l’occasion de me rendre dans le district du Haut-Mastchoh, au sud-est de la région de Soughd, dans le nord du Tadjikistan. À partir des années 1950, cette vallée a été au cœur d’une politique de déplacement forcé qui a conduit à l’évacuation de la quasi-totalité de sa population. Une partie des habitants a ensuite pu revenir s’installer dans la vallée d’origine, mais cette politique soviétique a laissé un héritage durable. À travers les travaux historiques consacrés à ces déplacements et les conversations menées sur place avec des habitants, ce reportage revient sur un épisode peu connu de l’histoire tadjike moderne et sur ses conséquences très concrètes aujourd’hui.
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Le déplacement de populations fut l’un des instruments utilisés par le pouvoir soviétique pour répondre à des objectifs politiques, sécuritaires et économiques. Certaines communautés considérées comme dangereuses, rebelles ou politiquement suspectes furent dispersées, particulièrement pendant la Seconde Guerre mondiale. Les conséquences de ces politiques demeurent visibles en Asie centrale, où vivent encore des communautés issues de ces déplacements, notamment allemandes, caucasiennes et coréennes.
Mais les déplacements furent aussi utilisés pour mettre en valeur de nouveaux territoires. L’extension des systèmes d’irrigation, la mécanisation de l’agriculture et le développement de cultures industrielles créaient de nouveaux besoins de main-d’œuvre. Ces politiques ne se limitaient pas aux déplacements entre républiques soviétiques : elles eurent aussi lieu à l’intérieur même des républiques d’Asie centrale.
Des montagnes vers les plaines cotonnières
Au Tadjikistan, les réinstallations internes commencèrent dès les années 1920. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, plusieurs centaines de milliers de personnes furent déplacées, le plus souvent sur une base présentée comme volontaire, depuis des districts densément peuplés vers le sud et les zones de plaine. L’objectif était notamment de développer la culture du coton. Après la guerre, cette logique change d’échelle : dans le cadre du quatrième plan quinquennal (1946-1950), les déplacements concernent désormais des brigades entières, voire des kolkhozes complets, réduisant fortement la possibilité pour les individus de refuser la migration.
Ces transferts des montagnes vers les plaines s’inscrivent dans plusieurs transformations de fond. Les plaines deviennent des centres économiques majeurs, où l’extension des canaux permet la culture intensive du coton, des fruits et des légumes dans des zones auparavant peu exploitées. À l’inverse, l’économie des hautes vallées repose surtout sur le pastoralisme, l’élevage et une agriculture de subsistance. Pour les autorités soviétiques, déplacer les populations participe aussi d’un projet de modernisation sociale et économique.
De la laine du Mastchoh au coton du Dilwarzin
La construction des réservoirs de Kaïrakkoum – aujourd’hui souvent appelé la « mer tadjike » – et de Farhad ouvre de nouvelles terres à l’agriculture dans l’oblast de Léninabad, l’actuelle région de Soughd. Au nord, l’extension tadjike de la Steppe de la faim, dans la zone du Dilwarzin – également transcrite Dal’verzin dans certaines sources – peut désormais être mise en culture. Le coton y occupe une place centrale.
À l’inverse, le district de Mastchoh, également connu sous la forme « Matcha » dans une partie de la littérature russophone et occidentale, inquiète les autorités soviétiques, qui le décrivent comme isolé, religieux, conservateur et peu intégré aux structures économiques modernes.
Le Mastchoh recouvre la partie orientale de la haute vallée du Zarafshan. Entre 2 000 et 3 000 mètres d’altitude, la rivière traverse une vallée encaissée avant de rejoindre, en aval, les régions de Penjakent, Samarcande et Boukhara. À son extrémité orientale, elle prend sa source dans un vaste ensemble glaciaire, à la jonction du Pamir, des monts Alaï et de la chaîne du Turkestan. Dans les années 1950, les échanges avec les régions voisines se font encore largement à pied ou à dos d’animal, par des cols de haute montagne permettant de rejoindre la vallée de Ferghana, du Rasht ou du sud du Tadjikistan. La route longeant le Zarafshan constitue le principal accès à la vallée. Les hivers y sont particulièrement rigoureux et renforcent son isolement.

Dans ce contexte, le déplacement de la population montagnarde vers les nouvelles plaines agricoles apparaît aux autorités comme une solution idéale : réduire l’isolement de plusieurs milliers de personnes, fournir de la main-d’œuvre aux nouveaux territoires cotonniers et accélérer l’intégration de populations considérées comme conservatrices dans le système soviétique.
Un déplacement forcé et traumatique
À partir de 1953, différentes mesures d’incitation encouragent les habitants du Mastchoh à partir vers la vallée de Ferghana. Elles s’accompagnent progressivement de pressions plus fortes de la part des autorités locales, notamment de restrictions sur l’approvisionnement, d’intimidations et d’autres formes de contrainte. En septembre 1956, alors que le canal du « Tadjikistan soviétique » est achevé, la décision est prise de déplacer l’ensemble de la population vers la steppe du Dilwarzin, au nord de Khoudjand. Ce territoire devient alors le district du « Nouveau Mastchoh ».

Les 48 villages du district sont presque entièrement vidés de leurs habitants. Entre septembre 1956 et 1960, environ 3 400 foyers sont déplacés, soit entre 10 000 et 18 000 personnes selon les estimations disponibles. Le district de Mastchoh disparaît alors de la carte administrative et son territoire est réparti entre des districts voisins. Seules quelques familles restent sur place pour entretenir les estives.
Face aux résistances et aux retours spontanés, les nouveaux kolkhozes imposent une interdiction de revenir dans la vallée d’origine. Le nombre de morts provoquées par le déplacement reste difficile à établir. Dans les mémoires familiales, en revanche, les récits de décès liés aux conditions de transport et d’installation sont nombreux. Les habitants, habitués au climat montagnard, doivent s’adapter brutalement aux fortes chaleurs de la plaine, à de nouveaux modes de vie et à des difficultés d’accès à l’eau potable. Ces bouleversements ont laissé un traumatisme durable. Aujourd’hui encore, certains habitants parlent de « déportation » ou d’« exode ».
Le déplacement transforme également les structures sociales. Dans le Nouveau Mastchoh, les nouveaux arrivants se trouvent au contact d’un environnement plus urbanisé et culturellement différent, marqué notamment par la présence de populations ouzbèkes et russes et par la proximité de Léninabad. Les Mastchohi affirment d’autant plus certaines pratiques culturelles, leur attachement à la langue tadjike locale et, pour une partie d’entre eux, aux traditions religieuses.
Cette différence alimente aussi des stéréotypes. Encore aujourd’hui, les habitants du Nouveau Mastchoh sont parfois décrits comme plus religieux et plus traditionnels que ceux d’autres parties de la région. Lors d’une visite dans un village, une habitante me l’a formulé autrement : « Ici, à Mastchoh, tout le monde est très timide. »
Le retour vers la vallée
À partir des années 1970, la nécessité d’augmenter la production de viande conduit à la reprise de certaines activités agricoles dans l’ancien district. Pendant la perestroïka, dans les années 1980, les habitants obtiennent progressivement le droit de revenir dans leur région d’origine.
Le retour est difficile. Les familles retrouvent des villages abandonnés, parfois largement détruits. Près de vingt-cinq ans de vie dans un environnement différent ont aussi transformé les pratiques et les trajectoires familiales. Certains chemins et cols ont été oubliés ou sont devenus impraticables. Ceux qui étaient enfants au moment du départ sont désormais parents ; ceux qui étaient adultes sont souvent âgés. Peu de familles peuvent se permettre de tout quitter pour recommencer une vie en montagne.
Le retour se poursuit donc progressivement pendant les années 1990 et au début des années 2000. En 1996, le district du Haut-Mastchoh (Kuhistoni Mastchoh) est recréé, avec Mehron comme centre administratif.
La vallée renoue alors avec une économie fondée sur l’agriculture de subsistance et le pastoralisme. En 2022, le Haut-Mastchoh compte plus de 24 000 habitants, tandis que le Nouveau Mastchoh en rassemble environ 150 000. Mais les deux territoires ne sont pas séparés : de nombreuses familles conservent une maison « à la montagne » et une autre « à la ville ».
Les déplacements saisonniers prolongent cette relation. L’hiver, lorsque les conditions deviennent difficiles en altitude, une partie des habitants rejoint la plaine. L’été, quand les températures deviennent très élevées dans la vallée de Ferghana, le mouvement s’inverse : les familles remontent vers les montagnes et les estives, où sont notamment produits les produits laitiers traditionnels de la région.

Entre la ville et la montagne
Lors de mon séjour dans le district, j’ai pu échanger avec plusieurs habitants sur cette histoire. Un soir, au cours d’un repas pris sur des kurpacha, j’ai assisté à une discussion révélatrice entre un père, né dans la plaine et revenu dans la région d’origine au début des années 1990, et son fils de neuf ans.
L’enfant explique qu’il veut rentrer « à la ville » pour aller à la piscine et retrouver ses amis. Son père lui répond qu’ici l’air est frais, l’eau pure et le climat plus agréable. Le garçon n’est pas convaincu : à la ville, dit-il, il peut aussi jouer aux jeux vidéo.
Cette conversation résume une tension que l’on retrouve chez de nombreuses familles. Les jeunes, qui ont des proches en montagne comme en plaine, sont partagés entre le confort des zones urbaines de la vallée de Ferghana et l’attachement à une région que leurs familles ont eu tant de mal à retrouver.
Lorsque je demande à mon hôte pourquoi il a choisi de s’installer dans une vallée qu’il n’avait lui-même presque pas connue, sa réponse tient en un mot : la nostalgie. « J’ai grandi avec les histoires de mes parents et de mes grands-parents sur notre région d’origine. Ils me parlaient de la beauté des montagnes, de l’air frais et de l’eau pure du Mastchoh. J’ai toujours voulu y revenir. »
Une région encore difficile à désenclaver
Chaque jour, des taxis collectifs effectuent le trajet d’environ neuf heures entre les deux Mastchoh. De vieilles SsangYong Musso chargées de passagers et de marchandises quittent à l’aube les villages de montagne, empruntent les pistes du col d’Obbordon, à 3 911 mètres, puis redescendent vers la plaine jusqu’à Buston, centre administratif du Nouveau Mastchoh.
Ces véhicules assurent une partie essentielle des échanges entre les deux territoires. Les pastèques et les melons de la vallée de Ferghana sont échangés contre les cerises, les pommes et les abricots des montagnes, qui mûrissent plus tard dans la saison. Les taxis transportent aussi des biens difficiles à trouver dans les villages d’altitude : appareils électroménagers, pièces automobiles, engrais et autres produits agricoles.

Malgré ces échanges, le Haut-Mastchoh reste fortement dépendant du reste du pays. L’économie locale n’absorbe qu’une faible partie des jeunes, qui partent vers les centres urbains pour étudier et sont nombreux ensuite à émigrer vers la Russie, l’Europe ou les États-Unis.
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L’isolement freine également le développement économique. Quelques maisons d’hôtes ont ouvert et des initiatives cherchent à développer la randonnée, mais la haute vallée du Zarafshan reste peu fréquentée par les touristes, contrairement aux massifs du Pamir ou des Fan. Outre quelques projets miniers le long du Zarafshan, rivière connue depuis l’Antiquité pour son or, les perspectives économiques demeurent limitées. Le réseau électrique reste par ailleurs vulnérable aux fortes neiges, aux glissements de terrain et aux éboulements, qui peuvent provoquer des coupures.
Soixante-dix ans après le déplacement, ses conséquences restent donc visibles partout : dans les trajectoires familiales, les mobilités saisonnières, l’organisation de l’économie locale et les représentations sociales. Les habitants ont pu retrouver la vallée dont leurs parents ou grands-parents avaient été chassés, mais ils vivent désormais entre deux espaces façonnés par la même politique soviétique.
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Le Haut-Mastchoh et le Nouveau Mastchoh sont aujourd’hui reliés par les familles, les routes, les échanges et la mémoire. Entre la ville et la montagne, entre la préservation des traditions et la recherche de meilleures perspectives économiques, l’histoire de leurs habitants éclaire plus largement les transformations du Tadjikistan contemporain.
Rédigé par Gabriel de Mauléon, diplômé de relations internationales à Sciences Po Strasbourg. Il s’intéresse notamment au Tadjikistan et à l’espace persanophone.
Les deux Mastchoh du Tadjikistan, héritage d’un déplacement forcé soviétique