Gurbanguly Berdimouhamedov et Almazbek Atambaïev

Visite du président turkmène au Kirghizstan

Les deux pays les plus différents d’Asie Centrale, le plus démocratique de la région – le Kirghizstan – et le plus fermé et autoritaire – le Turkménistan – se rapprochent un peu plus à l’occasion de la visite du président turkmène Gurbanguly Berdimouhamedov à Bichkek, les 5 et 6 août 2015.  

Pendant cette courte rencontre, un total de 15 accords a été signé entre les deux pays. Ils encouragent la coopération dans plusieurs domaines, y compris l’éducation et la recherche. Mais les discussions ont surtout tourné autour des questions de l’énergie et de la sécurité. Les présidents ont promis l’ouverture prochaine d’une ligne de chemin de fer entre le Turkménistan et la Chine. D’ici là, la première construction devrait être un hôtel de luxe turkmène au bord du lac Issyk Koul.

Le 4 août, le vice-premier ministre kirghiz Valery Dil avait ouvert le premier forum économique entre entrepreneurs turkmènes et kirghiz. Le Turkménistan ne représente que 0,2% du commerce extérieur kirghiz, soit une marge de progression assez large, comme le remarque le vice-premier ministre.

Le chiffre d’affaire du commerce de détail entre les deux pays avait déjà augmenté de 69% entre 2014 et 2015 à quelques 9,8 millions de dollars (8,9 millions d’euros).

Turkmen embassy in Bishkek

Cet emballement des relations économiques entre les deux pays fait suite à la visite du président kirghiz Almazbek Atambaïev à Achgabat, la capitale turkmène le 11 novembre 2014. Une première dans l’histoire des deux pays, accompagnée de la signature de 11 accords différents entre les deux anciennes républiques soviétiques. Une ambassade turkmène a également été ouverte en octobre 2014 à Bichkek.

Ces relations étaient jusque-là «gelées pendant les 20 dernières années» selon Erik Beishembiyev, directeur du département pour les pays voisins au ministère des Affaires étrangères kirghiz. Pendant le forum, le président de l’Association des jeunes entrepreneurs, Ruslan Akmatbek, a rappelé que « là-bas (au Turkménistan) jusqu’à maintenant, on considère que le Kirghizstan est dans une situation de révolution permanente ».

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Les médias turkmènes ont longtemps montré le Kirghizstan comme un exemple d’instabilité avec ses deux révolutions et ses troubles ethniques. Une situation bien éloignée de la stabilité et le calme turkmènes. Mais de nombreux jeunes turkmènes se sont rendus au Kirghizstan pour leurs études, près de 4000 en 2010 selon RFE-RL. Les autorités turkmènes ont plusieurs fois tenté de les retenir, notamment ceux qui souhaitaient étudier à l’Université Américaine, grâce à des programmes de bourses. En novembre 2014, l’ambassadeur kirghiz à Achgabat Janish Rustenbekov montrait son agacement au journal 24.kg, affirmant que « les autorités turkmènes s’offensent que des étudiants (turkmènes) viennent (au Kirghizstan), ils leur donnent quelques sous, ceux-ci n’apprennent rien et obtiennent un diplôme». L’amélioration des relations entre les deux pays pourrait faciliter le contrôle des autorités turkmènes sur ces étudiants.

Un rapprochement sous l’auspice des besoins énergétiques de la Chine

C’est notamment l’influence de la Chine et des corridors gaziers acheminant le gaz turkmène jusqu’à l’Empire du Milieu qui a favorisé ce rapprochement diplomatique. Comme le remarque Trend.az, le pipeline reliant le Turkménistan à la Chine doit justement traverser le Kirghizstan. Les pays de transit devraient recevoir au moins 1 milliard de dollars (912 millions d’euros) chaque année.

Le Kirghizstan, qui manque d’électricité chaque hiver, compte importer depuis le Turkménistan de l'électricité produite avec le gaz local – ce qui permettrait de combler son déficit hivernal pour un très faible coût. C’était un des principaux sujets lors de la visite du président Atambaïev à Achgabat en novembre dernier. Mais ce n’est pas encore chose faite, l’Ouzbékistan ayant refusé de laisser l’électricité turkmène transiter vers le Kirghizstan à travers son infrastructure.  

Pendant sa rencontre avec Atambaïev, le président turkmène a d’ailleurs noté, entre deux rires, que le Turkménistan n’avait signé autant d’accord qu’avec la Chine.

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C’est donc dans un intérêt économique – pour vendre son gaz et son électricité – que le Turkménistan engage des relations plus approfondies avec les pays de transits, comme le note RFE-RL. Une diplomatie qui réveille la rivalité avec l’Ouzbékistan voisin, depuis l’arrivée au pouvoir du président Saramourat Niazov (1990 à 2006) et les soupçons de coup d’Etat manipulé depuis Tachkent contre lui. De même en va-t-il pour les relations entre Tadjikistan et Ouzbékistan, au plus bas depuis l’indépendance avec la question centrale du barrage de Rogun. Quant au Kirghizstan, les questions de barrages ainsi que les troubles ethniques entre Kirghiz et Ouzbeks ont toujours rendu les relations tendues avec Tachkent, qui semble de plus en plus s’isoler des autres "pays en stan". 

Le Turkménistan a désormais des relations ouvertes et approfondies avec l'ensemble des pays de la région : une ligne de chemin de fer entre le Kazakhstan et l'Iran passant par son territoire, et bientôt un pipeline passant par le Tadjikistan et le Kirghizstan. Et visite à Bichkek témoigne de la volonté de se rapprocher, basée sur les projets énergétiques et de transport sous l'égide de la Chine et de sa stratégie de la nouvelle route de la soie. Pour relacer cette coopération entre les pays en Stan, qui avait été brutalement arrêtée avec l'effondrement de l'URSS, le principal challenge sera donc de régler les différents de ces pays avec l'Ouzbékistan voisin.

La Rédaction

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