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Pourquoi la cause ouïghoure peine à prendre en France

Malgré une sensibilisation croissante depuis plusieurs mois, le combat pro-ouïghour peine à prendre en France. Pourquoi les revendications de ce peuple turcophone majoritairement musulman, victime d’une répression féroce en Chine, bénéficient-elles d’un faible écho ?

Il n’y avait pas foule sur la placette. Samedi 18 janvier, une manifestation en faveur de la protection des Ouïghours a lieu à Paris, au niveau de la station de métro Saint François-Xavier. Ce lieu a été choisi en raison de sa proximité avec l’un des sites de l’ambassade de Chine, rue Monsieur, consacré au service politique, au service de l’attaché militaire et à la chancellerie.

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Plusieurs dizaines de personnes se sont rassemblées, se succédant entre 14h et 18h. Les participants ont brandi des drapeaux du Turkestan oriental, représentant une étoile et un croissant islamique blancs sur fond bleu. Quelques personnes ont pris la parole sur une petite estrade, appelant à la fermeture des « camps de concentration » dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang, comparant explicitement ces camps à ceux des Nazis dans les années 1940. Au-delà de cet événement qui a eu peu de retentissement médiatique, la cause ouïghoure semble peu prendre en France.

Plus d’un million d’Ouïghours enfermés dans des camps en Chine

Les Ouïghours sont un peuple dont la langue, l’ouïghour, se classe dans la famille des langues turques. Majoritairement musulmans sunnites, ils habitent principalement la région autonome ouïghoure du Xinjiang (anciennement Turkestan oriental), dans l’ouest de la Chine. Les chiffres exacts concernant leur nombre sont difficiles à trouver, mais on estime la population ouïghoure à 10 millions de personnes en Chine et à 300 000 personnes en dehors, notamment en Asie centrale. Ils représentent une des cinquante-six nationalités reconnues officiellement par la République populaire de Chine. Depuis 2016, ils subissent des pressions de la part du gouvernement central de Pékin et sont plus d’un million à être enfermés dans des camps, dénoncés par plusieurs associations de défense des droits de l’Homme dont Amnesty International.

Pour le régime chinois, ces camps seraient des centres offrant des formations professionnelles gratuites destinées à combattre l’extrémisme religieux. À l’inverse, selon plusieurs associations de défense des droits de l’Homme et des opposants ouïghours, il s’agirait de camps de rééducation, d’endoctrinement ou d’internement de masse dans lesquels les personnes enfermées subiraient des pressions psychologiques, des sanctions voire des actes de torture. Parmi les personnes ayant témoigné de ces agissements à visage découvert, on compte Sayragul Sauytbay, une Chinoise d’origine kazakhe nommée « Femme de courage » par le département d’État américain le 3 mars dernier. Actuellement, on compte environ 50 camps, chacun pouvant « accueillir » 20 000 personnes, selon Amnesty International. Des dizaines de milliers d’anciens détenus de ces camps – en majorité des femmes – travailleraient aujourd’hui contre leur gré dans toute la Chine, à moindre coût, dans des usines de confection, sous-traitants pour des multinationales comme Nike, Adidas ou encore Panasonic.

Un traitement médiatique encore balbutiant

Au fil des ans, les médias ont donné davantage de visibilité à ce combat en faveur de ce peuple marginalisé et opprimé. « Je pense qu’il y a eu une énorme avancée dans le traitement de ce sujet par la presse française depuis 2019. Avant cette date, il n’y avait que très peu de reportages ou d’articles sur le sujet dans le monde francophone », explique Dilnur Reyhan, présidente-fondatrice de l’Institut ouïghour d’Europe. Elle déplore cependant un certain immobilisme de la part de la télévision en France. « Seules quelques chaînes comme France 24 en parlent régulièrement », décrit la chercheuse.

Dilnur Reyhan note également l’effet produit sur la grand public par les révélations contenues dans des documents confidentiels chinois,  les China Cables, rendus publics en novembre 2019. Très précis et contenant de nombreux témoignages sur les conditions de vie des personnes détenues dans les camps, ces documents avaient permis au grand public de comprendre la stratégie déployée par Pékin pour maintenir une forte emprise sur cette minorité. En parallèle, des membres de la communauté ouïghoure résidant en France sont surveillés par l’ambassade de Chine qui use de stratagèmes divers afin de contrôler et d’obtenir des informations sur leurs familles, comme l’a révélé le quotidien Libération en novembre dernier.

Un combat lointain pour les Français

Parmi les manifestants présents en janvier, les motivations sont diverses. Contacté par Novastan, l’un d’entre eux, qui souhaite rester anonyme, se définit comme un ardent défenseur de la cause tibétaine depuis dix ans. Au fil de son engagement, explique-t-il, il a été sensibilisé à d’autres causes qui ont comme ennemi commun le régime de Pékin, comme les protestataires hong-kongais ou les Taïwanais. Il estime que la mobilisation pro-Ouïghours est encore modeste car elle est pour l’instant le fait de citoyens qui sont directement concernés, comme les réfugiés ouïghours, ou de ceux qui sont déjà sensibilisés à la question, « par affinité ou culture militante de défense des droits de l’Homme ».

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D’autre part, pour expliquer le fait que les rassemblements restent encore assez confidentiels, on peut avancer le fait qu’à l’heure actuelle, les Français se sont majoritairement investis dans des sujets de dimension nationale comme le coronavirus, le mouvement des gilets jaunes, les grèves et manifestations contre le projet de réforme des retraites. Ceci a laissé moins de visibilité pour des combats plus lointains. Il est aussi à noter que la diaspora ouïghoure est plus faible numériquement que d’autres diasporas présentes en France. Elle n’est également pas suffisamment structurée, tant au plan politique que médiatique, pour organiser des rassemblements qui bénéficieraient d’une plus large audience. Enfin, la composante musulmane du peuple ouïghour entre en ligne de compte, à une époque où la question de l’islam se montre parfois épineuse dans les débats politiques français. On se souvient de la mobilisation d’influenceurs français en 2017 sur la question des persécutions contre les Rohingyas, la minorité musulmane de Birmanie. Pour le moment, rien de tel pour les Ouïghours. La mobilisation existe cependant, et il sera intéressant d’observer comment elle évoluera après la fin de la crise sanitaire du Covid-19.

De fait, cette crise pourrait être particulièrement meurtrière pour les Ouïghours. À l’heure où la pandémie se poursuit dans le monde entier, y compris en Chine, il est très difficile d’avoir accès aux chiffres précis des personnes contaminées ou décédées de la maladie parmi les Chinois en général, et les Ouïghours en particulier. D’aucuns avancent une probable et forte minimisation des nombres réels. Or, l’un des objectifs soulevés dans les China Cables était un changement de population, dans une stratégie de hanisation (augmentation de l’influence de l’ethnie majoritaire Han) du pays. Le fait qu’un nombre important d’Ouïghours soit bloqué dans des camps pourrait ne rien arranger.

Léa Delisle
Rédactrice pour Novastan

Corrigé par Aline Simonneau

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Commentaires
  • Avatar

    On pourrait élargir le titre de l’article et remplacer “en France” par en “Europe/Occident” car il me semble que cette problématique n’est pas tellement plus abordées chez nos voisins..

    22 avril 2020

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