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Le Kazakhstan renforce son emprise sur son uranium face à une demande mondiale croissante

Début janvier, des amendements au code d'exploitation du sous-sol kazakh renforce le contrôle de Kazatomprom sur sa production d'uranium nationale, parfois au détriment d'investisseurs étrangers déjà implantés dans le pays.

Depuis 2026, une loi renforce le contrôle de Kazatomprom sur l'uranium extrait au Kazakhstan (illustration). Crédit : Wikicommons
Depuis 2026, une loi renforce le contrôle de Kazatomprom sur l'uranium extrait au Kazakhstan (illustration). Crédit : Wikicommons

Début janvier, des amendements au code d’exploitation du sous-sol kazakh renforce le contrôle de Kazatomprom sur sa production d’uranium nationale, parfois au détriment d’investisseurs étrangers déjà implantés dans le pays.

Le président du pays Kassym-Jomart Tokaïev a signé, le 26 décembre dernier, une série d’amendements à la loi « Sur le sous-sol et son utilisation », renforçant considérablement la position de l’entreprise nationale Kazatomprom sur les réserves existantes d’uranium, mais aussi sur celles qui seraient découverts dans le futur.

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Les changements ont notamment suscité le mécontentement de l’entreprise canadienne Laramide, qui a cessé ses opérations suite à l’annonce des changements de la loi, évoquant une « absence de justification pour des investissements étrangers directs dans l’économie du Kazakhstan« .

Une « nationalisation de facto » du secteur ?

L’entreprise canadienne a ainsi annoncé la suspension de ses activités dans le pays, évoquant une « absence de justification pour des investissements directs étrangers au Kazakhstan ». Le PDG de Laramide, Marc Henderson a même déploré une « nationalisation de facto » du secteur, des mots forts pour exprimer son mécontentement et annoncer le départ de Laramide Resources du Kazakhstan. Même s’il n’y a pas de nationalisation de jure, les amendements placent Kazatomprom dans une position beaucoup plus importante dans le secteur.

Désormais, la société nationale kazakhe bénéficie de droits prioritaires pour l’obtention de permis d’exploration dans les zones prometteuses, ainsi que de la possibilité de réserver des blocs contenant une minéralisation et/ou des gisements d’uranium. Si une minéralisation et/ou des gisements d’uranium sont découverts sur des blocs miniers détenus par d’autres utilisateurs (entreprises), ces derniers devront céder à l’État les blocs contenant de l’uranium afin de poursuivre leurs activités sur le site. De plus, la découverte d’un gisement d’uranium par ces entreprises tierces ne leur confère pas automatiquement un droit prioritaire de production.

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Les amendements apportent également des changements importants aux accords d’utilisation du sous-sol (AUS), accordant à Kazatomprom des droits accrus sur l’exploration de l’uranium et une participation minimale de 75 % dans tout nouvel AUS pour la production d’uranium, contre 50 % auparavant.

De plus, la prolongation des AUS existants, quant à elle, n’est possible que si la participation directe ou indirecte de l’entreprise d’État dans la coentreprise titulaire d’un tel accord est d’au moins 90 %, ou si l’actionnaire étranger de la coentreprise accepte de transférer à Kazatomprom les technologies de conversion et d’enrichissement de l’uranium.

Ainsi, le Kazakhstan semble avoir pris les devants pour s’assurer la propriété et le contrôle nationaux de toute nouvelle découverte d’uranium avant même qu’elle ne soit faite.

Réaction d’autres acteurs internationaux à suivre

Le secteur de l’uranium au Kazakhstan est dominé par des coentreprises avec la société d’État Kazatomprom, attirant ainsi des acteurs majeurs du monde entier. La société canadienne Cameco Corporation détient une participation de 40 % dans la coentreprise minière d’Inkai, l’un des plus importants gisements d’uranium du pays. Le groupe français Orano (anciennement Areva) exploite la coentreprise Katco, qui tire profit des gisements de Muyunkum et Tortkuduk dans la région du Turkestan, et détient également une participation dans la mine d’Akdala.

La Chine est représentée par deux entreprises nucléaires d’État : la China General Nuclear Power Corporation (CGNPC), par le biais de sa filiale Uranium One Investments, détient des participations dans plusieurs coentreprises, tandis que la China National Nuclear Corporation (CNNC) est partenaire des coentreprises Northern Uranium et Semizbay-U. La société russe Uranium One, filiale du géant nucléaire d’État Rosatom, possède l’une des présences les plus étendues, avec des participations dans des mines telles qu’Akdala, South Inkai, Karatau et Kharasan.

Lire aussi sur Novastan : La suspension de nouveaux gisements d’uranium au Kazakhstan représente-t-elle un danger pour la France ?

Les conglomérats commerciaux et industriels japonais Sumitomo Corporation et Marubeni Corporation, ainsi que des entreprises de services publics comme Kansai Electric, détiennent des participations minoritaires dans diverses coentreprises, dont Kyzylkum et Baiken-U. La société sud-coréenne de combustible nucléaire KEPCO Nuclear Fuel (filiale de Korea Electric Power Corporation) participe également via une participation dans la coentreprise Semizbay-U aux côtés de partenaires chinois.

Désormais, avec ces nouveaux amendements et la sortie de Laramide, le risque de cessation d’activité d’autres entreprises sur le sol kazakh se pose.

Kazakhstan bientôt un partenaire indispensable ?

Le renforcement du cadre réglementaire est largement perçu comme un élément de la stratégie kazakhe visant à accroître le contrôle de l’État sur son secteur de l’uranium. Le pays cherche ainsi à développer sa présence sur les marchés mondiaux du combustible nucléaire, notamment en Asie et en Europe, et à faire progresser son projet de développer le nucléaire civil. Le gouvernement prévoit de construire trois centrales nucléaires sur son territoire, et aura besoin de son uranium pour assurer l’alimentation des réacteurs.

Kazatomprom, le plus grand producteur d’uranium au monde représentait environ 21 % de la production mondiale d’uranium primaire en 2024. Cinq des dix plus grandes mines d’uranium se trouvent au Kazakhstan. Les ventes de Kazatomprom ont progressé de 11 % en 2025, atteignant 18 500 tonnes d’uranium. Cotée en bourse, la capitalisation boursière de Kazatomprom a plus que multipliée par sept depuis son introduction en bourse en 2018.

Lire aussi sur Novastan : L’uranium kazakh au cœur d’un nœud géopolitique

Ces dernières années, l’entreprise s’est préparée à une croissance soutenue de la demande d’uranium. Selon les prévisions, le nombre de réacteurs nucléaires en exploitation dans le monde pourrait atteindre 730 d’ici 2050, entraînant un déficit d’uranium sur le marché mondial dès 2030, selon Bes Media.

Bien que l’industrie nucléaire russe échappe actuellement aux sanctions des États européens, une nouvelle escalade du conflit en Ukraine et au Moyen-Orient pourrait avoir des répercussions concrètes sur les échanges entre Rosatom et les gouvernements européens. Dans ce cas, le Kazakhstan, qui détient 14 % des réserves mondiales d’uranium et représente 40 % de la production mondiale, pourrait combler le manque si la Russie cessait d’être un partenaire.

La France, un client avec beaucoup de perspectives

La France figure depuis longtemps parmi les principaux acheteurs d’uranium kazakh. L’énergie nucléaire représente 65 % de la production d’électricité de l’Hexagone en 2024, selon RTE (Réseau de Transport d’Électricité), filiale d’EDF, le groupe énergétique français.

Si cette dépendance a fait de la France un acteur majeur du nucléaire et a contribué à atténuer les problèmes d’approvisionnement rencontrés par d’autres pays européens, comme l’Allemagne, suite à la pénurie de gaz bon marché après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, elle l’a également rendue vulnérable aux fluctuations de son propre approvisionnement.

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L’intérêt de Paris pour Astana et son uranium s’est accru après le coup d’État de 2023 au Niger. Suite à la prise de pouvoir militaire au Niger, Orano (entreprise nucléaire majoritairement publique) a perdu l’accès aux approvisionnements en uranium en provenance de ce pays africain. L’entreprise s’est donc tournée vers des sources d’approvisionnement supplémentaires, notamment le Kazakhstan.

Lors du deuxième sommet sur l’énergie nucléaire à Paris, en mars dernier, Emmanuel Macron a appelé le Kazakhstan à accroître ses exportations d’uranium vers l’Union européenne. Le président français a déclaré que ces approvisionnements supplémentaires permettraient à l’Europe d’atteindre son objectif de développement de la production de combustible nucléaire, inscrit dans sa stratégie énergétique à long terme.

Samad Alizade

Rédacteur pour Novastan

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