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En vous abonnant à Novastan, vous soutenez le seul média européen spécialisé sur l’Asie centrale. Nous sommes indépendants et pour le rester, nous avons besoin de votre aide !Concurrencée par le développement de la production de farine en Ouzbékistan et confrontée, sur son propre marché, à la question de l’accès au blé russe, l’industrie minotière du Kazakhstan subit depuis plusieurs années une pression croissante. Le pays reste pourtant l’un des principaux exportateurs mondiaux de farine et cherche à préserver la place de la transformation céréalière dans un complexe agro-industriel en pleine recomposition.
Un secteur central pour le complexe agro-industriel national
Depuis l’indépendance du Kazakhstan en 1991, l’industrie minotière s’est imposée comme l’un des piliers du complexe agro-industriel national. À la fin des années 2000, le pays figurait au premier rang mondial des exportateurs de farine, selon le média kazakhstanais spécialisé dans l’agriculture Eldala.kz.
La production a connu un essor rapide après la chute de l’URSS. Le nombre de minoteries serait ainsi passé de 75 en 1989 à 2 300 en 2000. Dans les années 1990, de nombreuses exploitations agricoles ont financé ou développé leurs propres activités de transformation. Dans un contexte marqué par l’effondrement des circuits commerciaux soviétiques, les meuniers sont devenus l’un des principaux débouchés pour le blé produit dans les régions du nord, régions qui représentaient environ 20 % de la production céréalière soviétique.
Cette situation a cependant longtemps créé un rapport de force défavorable aux producteurs agricoles. Faute de débouchés alternatifs, les prix d’achat du blé sont restés faibles, limitant la capacité d’investissement des exploitations jusqu’au redressement progressif du secteur à partir des années 2010.
En 2025, le Kazakhstan se situait au deuxième rang des exportateurs mondiaux de farine derrière la Turquie. Depuis 2010, les meuniers kazakhstanais produisent généralement entre 3 et 4 millions de tonnes de farine par an, dont 1,5 à 2,5 millions de tonnes sont exportées, principalement vers l’Asie centrale et l’Afghanistan. Ce dernier marché absorbe plus de la moitié des exportations kazakhstanaises de farine selon le ministère de l’Agriculture. L’Ouzbékistan, le Kirghizstan et le Turkménistan figurent également parmi les principaux clients.

L’industrie minotière absorbe entre 20 et 30 % du volume de grain récolté au Kazakhstan. L’essentiel du blé est cultivé dans les régions septentrionales d’Aqmola, de Qostanaï et du Kazakhstan-Septentrional.
Un contexte régional en mutation
La montée en puissance de la production ouzbèke constitue aujourd’hui l’un des principaux défis pour les meuniers kazakhstanais. La libéralisation de l’économie engagée depuis l’arrivée au pouvoir de Chavkat Mirziyoyev en 2016 a contribué au développement rapide du secteur, selon World Grain. En 2025, l’Ouzbékistan a exporté environ 1,6 million de tonnes de farine, principalement à destination de l’Afghanistan.
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Cette expansion repose en grande partie sur du blé importé du Kazakhstan. L’Ouzbékistan demeure en effet le principal débouché du grain kazakhstanais, avec environ 4 millions de tonnes importées chaque année. Pour les producteurs kazakhstanais, cette évolution crée une situation paradoxale : une part croissante du blé national est exportée sous forme brute puis transformée chez le voisin ouzbek, qui concurrence ensuite directement la farine kazakhstanaise sur le marché afghan.
Dans le même temps, l’Afghanistan cherche lui aussi à développer ses capacités de transformation en construisant de nouvelles infrastructures meunières. Le pays augmente parallèlement ses importations de blé kazakhstanais. Cette évolution des politiques de souveraineté alimentaire en Ouzbékistan et en Afghanistan tend donc à réduire les débouchés pour la farine kazakhstanaise tout en soutenant les exportations de grain brut, à moindre valeur ajoutée.
Une concurrence au sein même de l’agro-industrie nationale
Les dynamiques internes au Kazakhstan accentuent également les difficultés du secteur. En 2025, la mise en place de subventions au transport du grain destiné à certains marchés d’exportation a facilité l’écoulement du blé kazakhstanais vers des destinations plus lointaines. Pour les meuniers, ces mesures ont toutefois contribué à accroître la concurrence pour l’accès à une matière première bon marché sur le marché intérieur.
Ces aides s’inscrivent dans la volonté des autorités d’ouvrir de nouveaux débouchés au grain kazakhstanais, notamment en Chine, au Moyen-Orient et en Afrique, dans un contexte de recomposition des chaînes d’approvisionnement mondiales depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie.
Pour rester compétitifs, les transformateurs kazakhstanais ont parfois cherché à s’approvisionner en Russie, où le blé peut être moins cher. En 2024, l’écart aurait atteint jusqu’à 20 % selon Azattyq Asia. Mais cet avantage pour les minoteries constitue simultanément un risque pour les producteurs céréaliers nationaux : l’arrivée de blé russe à bas prix exerce une pression à la baisse sur le marché intérieur.

Face à cette situation et alors que le Kazakhstan disposait lui-même d’importants stocks, les autorités ont progressivement restreint puis interdit les importations de blé russe afin de soutenir les prix et de garantir des débouchés à la production nationale. Cette politique a mis en évidence des intérêts parfois contradictoires entre producteurs de grain et transformateurs. Evgueni Gan, président du Conseil de l’Union des transformateurs de céréales du Kazakhstan, continue ainsi de plaider pour un assouplissement des restrictions sur les importations russes afin de préserver la compétitivité des meuniers sur les marchés d’exportation.
La réforme fiscale entrée en vigueur en 2026 a ajouté un nouvel élément à cet équilibre. Le nouveau Code fiscal a modifié les règles de remboursement de la TVA sur les exportations agricoles. Les autorités ont toutefois précisé que les produits issus de la transformation de matières premières agricoles, dont la farine, continuaient à bénéficier d’un remboursement intégral de la TVA sous réserve du respect des règles fiscales. Dans le même temps, les dispositions appliquées aux exportations de matières premières agricoles ont fait l’objet d’intenses discussions entre le gouvernement et les organisations professionnelles au cours de l’année 2026.
L’objectif affiché est de préserver l’avantage accordé aux activités de transformation et de capter davantage de valeur ajoutée à l’intérieur du pays.
Vers de nouvelles priorités industrielles ?
Alors que l’Ouzbékistan et l’Afghanistan renforcent leurs propres capacités de production de farine, le Kazakhstan semble chercher à diversifier davantage les formes de transformation de son grain. Depuis 2022, les exportations de produits céréaliers destinés à l’alimentation animale vers la Chine connaissent notamment une forte progression.
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Dans le même temps, les annonces de projets de « transformation profonde » du grain se multiplient. Elles concernent notamment la production d’amidon, de lysine, d’acides aminés, de thréonine ou encore de glutamine pour l’industrie agroalimentaire mondiale. Portés avec des investisseurs internationaux, ces projets doivent absorber au moins 5 millions de tonnes de céréales par an et pourraient insérer plus directement le complexe agro-industriel kazakhstanais dans des chaînes de valeur à plus forte intensité technologique.
La politique fiscale favorable aux produits transformés s’inscrit dans cette logique : plutôt que d’exporter uniquement du grain ou de la farine, les autorités cherchent à encourager des productions capables de générer davantage de valeur ajoutée sur le territoire national.
Les transformations de l’industrie minotière kazakhstanaise témoignent ainsi d’une recomposition plus large des systèmes alimentaires régionaux. La montée en puissance des capacités de transformation en Ouzbékistan et en Afghanistan, l’ouverture de nouveaux débouchés en Chine et la concurrence entre producteurs et transformateurs au Kazakhstan redessinent progressivement les circuits du grain en Asie centrale.
À l’échelle locale, ces évolutions transforment aussi les territoires ruraux du nord du Kazakhstan spécialisés dans les céréales : nouvelles activités industrielles, diversification des cultures et nouvelles manières de valoriser les terres arables accompagnent l’intégration croissante de la région aux grands flux agroalimentaires eurasiatiques.
Robin Leterrier est doctorant à l’Institut français de géopolitique (Université Paris 8) et auteur pour Novastan.
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