Le Kazakhstan prévoit de construire sa première centrale nucléaire, et les compagnies étrangères voulant participer au projet se font concurrence pour remporter le chantier. La France fait partie des pays à qui Astana pourrait faire appel, mais quelles sont vraiment ses chances ?
Le Kazakhstan fournit près de 43 % de l’uranium mondial mais ne produit pas assez d’électricité. Afin de résorber le déficit, un référendum portant sur la construction d’une centrale nucléaire s’est tenu en octobre 2024. Celui-ci a vu la majorité de la population approuver la décision de construire le premier réacteur nucléaire du pays sur les rives du lac Balkhach. Dès le 3 janvier dernier, le président Kassym-Jomart Tokaïev évoquait la possibilité de construire deux autres réacteurs nucléaires au Kazakhstan.
Le ministre de l’Energie, Almasadam Sätqaliev, a rappelé aux journalistes que le gouvernement du Kazakhstan avait l’intention de former un consortium d’entreprises du secteur de l’énergie de cinq pays différents pour mener à bien le projet d’une nouvelle centrale nucléaire, et ce dès le premier semestre 2025. Les entreprises seraient ainsi invitées à présenter des devis minimisant les coûts et les délais.
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De plus, la participation de la France permettrait au Kazakhstan d’affirmer sa politique extérieure multi-vectorielle et de maintenir un équilibre dans ses relations avec la Russie et la Chine. Cela revêt une importance particulière à l’aune des conflits entre partisans des compagnies occidentales et partisans des compagnies russes.
Un partenariat stratégique dans le domaine de l’énergie nucléaire
Les présidents Emmanuel Macron et Kassym-Jomart Tokaïev ont mené en novembre dernier des discussions à Paris au cours desquelles la France a réaffirmé son engagement à soutenir les ambitions nucléaires du Kazakhstan. Les deux pays ont conclu des accords de coopération dans les domaines des technologies nucléaires et de la prospection de terres rares, ce qui a renforcé les relations bilatérales.
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Lors d’une nouvelle visite officielle en France, du 4 au 6 décembre, une délégation kazakhe, comptant le ministre de l’Energie à sa tête, a mené des négociations au sujet du partenariat stratégique sur le nucléaire. La délégation s’est assise à la table des discussions avec les principaux acteurs du nucléaire français, EDF, Framatome et Arabelle Solutions. La France, leader mondial dans le domaine du nucléaire civil, a indiqué qu’elle était prête à apporter un soutien technique et stratégique au projet atomique kazakh.
L’appui français aux ambitions nucléaires kazakhes élargit l’éventail des possibilités. EDF fait déjà partie de la shortlist des potentiels fournisseurs pour la technologie nucléaire. De plus, l’implication de la France peut contribuer à renforcer les relations bilatérales et la sécurité énergétique en Asie centrale, une région où la demande électrique est en croissance.
Les questions géopolitiques au coeur des disputes
La décision de créer un consortium de compagnies internationales au Kazakhstan n’est pas qu’une initiative économique mais aussi une opération d’équilibrage géopolitique. La participation de plusieurs pays, dont la France, la Corée du Sud, la Chine et la Russie, découle de la stratégie du Kazakhstan de diversification des partenariats et de sa politique étrangère multi-vectorielle.
Cependant, des critiques se font entendre à propos de la possible influence de certains pays qui polarisent. Certains activistes s’inquiètent des technologies occidentales tandis que d’autres montent au créneau contre la participation de compagnies russes. Dans ce contexte, la France pourrait offrir une solution de compromis qui dispenserait le Kazakhstan d’un choix entre des pays voisins et permettrait de maintenir un équilibre géopolitique.
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Ainsi, d’après des membres du mouvement AES kerek emes, qui se traduit par « Pas besoin de centrale nucléaire », si la compagnie publique Rosatom obtient le contrat principal, cela pourrait affaiblir l’indépendance diplomatique du Kazakhstan. Dans une discussion disponible sur la chaîne Youtube Hyperborée, l’éco-activiste Vladimir Slivjak a émis l’idée que la Russie promeut la construction d’un réacteur nucléaire à dessein. « Le contrat potentiel avec Rosatom est profitable du point de vue organisationnel et commercial, car plus besoin d’argent. Pas besoin de démarcher et de quémander », déclare-t-il.
« Si vous commandez des réacteurs nucléaires, vous vous rendez dépendants du pays en question pour les 100 prochaines années, voire plus. Cela permet justement de résoudre diverses questions politiques », résume le défenseur de l’environnement.
Des politologues aux opinions divergentes
D’autre part, d’après les politologues russes, la probabilité que le Kazakhstan refuse la coopération avec la Russie au profit des Français demeure extrêmement faible.
Plus tôt, en novembre 2023, l’expert et directeur de l’Institut des recherches politiques en Russie, Sergueï Markov, avait déclaré auprès du portail d’information RIAMO que la construction de réacteurs français au Kazakhstan était peu probable, dans la mesure où le pays conduit traditionnellement ce genre de projets avec Rosatom. « Les négociations avec les Français servent avant tout à améliorer les conditions de la coopération avec Rosatom, mais les perspectives réelles de construction de réacteurs français sont peu crédibles », indique-t-il.
L’économiste kazakh Almas Choukine estime, quant à lui, que la Russie et la France sont les leaders mondiaux de l’énergie nucléaire mais que la situation géopolitique actuelle n’agit pas en faveur de la Russie.
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« La France est le pays le plus nucléarisé. 70 % de l’énergie électrique y est produite par des réacteurs nucléaires. Ils ont les derniers prototypes, les meilleurs au monde. En nombre de réacteurs, la Russie occupe la première ou la deuxième place, mais la Russie a des problèmes avec les sanctions. L’importation des composants et instruments pose problème, cela me questionne personnellement. D’une manière générale, la Russie est sous le coup de sanctions et coopérer avec elle soulève beaucoup d’interrogations », conclut l’économiste.
Une opinion publique encore suspicieuse
Malgré sa position de leader de production de l’uranium, le Kazakhstan est confronté à de sérieux problèmes énergétiques en raison de son infrastructure vieillissante, dont une grande partie date de l’époque soviétique. Le déficit de génération aux heures de pointe s’élève à 2 GWh. En 2030, ce déficit pourrait se creuser à hauteur de 7 GWh, a déclaré lors d’une conférence de presse en octobre 2024 le porte-parole du premier ministre Roman Sklyar.
Bien que la majorité de la population kazakhe soutienne l’option atomique, une certaine inquiétude subsiste autour des questions de sécurité, de la préparation face aux catastrophes naturelles et du traitement des déchets radioactifs. En réponse, le gouvernement du Kazakhstan promet de faire respecter les standards internationaux de sécurité et de transparence dans les processus de prise de décision. Des initiatives à but éducatif sont envisagées afin de sensibiliser la population aux avantages et aux risques de l’énergie atomique.
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L’héritage nucléaire soviétique du Kazakhstan reste marqué par les essais nucléaires qui se sont déroulés au polygone de Semipalatinsk. Il reste encore aujourd’hui un sujet sensible pour l’opinion publique. A cet égard, l’adhésion du Kazakhstan au principe de non-prolifération des armes nucléaires et son rôle comme producteur majeur d’uranium présage d’un usage responsable de l’énergie atomique à des fins pacifiques.
Un autre réacteur en guise de lot de consolation ?
Dans les faits, de nombreux experts sont convaincus que c’est la Russie qui obtiendra le leadership sur la construction du premier réacteur kazakh.
Mais il faut noter que dans la récente interview qu’il a accordé à Ana Tili, le président du Kazakhstan a exprimé son intention de construire au minimum deux, voire trois centrales nucléaires. D’après les experts, dans ce cas, étant donné les atouts de la France en matière d’industrie nucléaire et les retours positifs d’anciens clients, EDF a de grandes chances de prendre part au prochain projet en tant que leader.
Cherzod Babakoulov
Rédacteur pour Novastan
Traduit du russe par Arnaud Behr
Edité par Paulinon Vanackère
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