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L’Union économique eurasiatique, entre ambitions et réalités pour l’Asie centrale

La dernière réunion de l’Union économique eurasiatique (UEE), tenue Kazakhstan à la fin du mois de mars, révèle l’écart entre les plans ambitieux du bloc eurasiatique et la mise en pratique concrète de ses projets.

La réunion de l'Union économique eurasiatique à Chymkent, au Kazakhstan, le 27 mars 2026.
La réunion de l'Union économique eurasiatique à Chymkent, au Kazakhstan, le 27 mars 2026.

La dernière réunion de l’Union économique eurasiatique (UEE), tenue Kazakhstan à la fin du mois de mars, révèle l’écart entre les plans ambitieux du bloc eurasiatique et la mise en pratique concrète de ses projets.

Le dernier conseil de l’UEE tenu à Chymkent, dans le sud du Kazakhstan, les 26 et 27 mars dernier, a reconfirmé les ambitions de cette dernière. Mené par le Kazakhstan, pays à la présidence de l’Union pour l’année 2026, l’agenda politique et économique de l’UEE plus de 10 ans après sa création reste familier une meilleure intégration économique, un commerce plus fluide, et des marchés communs plus modernes.

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L’UEE a été fondée en 2015 par ses cinq pays membres, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, la Biélorussie et l’Arménie, dans le but de créer un marché commun entre les pays du bloc eurasiatique, permis par une libre circulation des biens, des services, du capital et de la main d’oeuvre. Si ces pays demeurent jusqu’à présent les seuls membres officiels de l’Union, ils sont rejoints dans les conseils de l’UEE par le Tadjikistan, pays candidat, et par d’autre états dont la candidature à l’union est potentielle. Ces états dits observateurs sont l’Ouzbékistan, le Turkménistan, la Mongolie, la Chine, et l’Iran. 

Le Kazakhstan a profité de sa présidence pour mettre en avant l’utilité de l’IA dans la modernisation des marchés. Selon le Premier ministre kazakh Oljas Bektenov, le pays « s’est donné l’objectif stratégique de devenir un pays entièrement digital. […] Nous sommes prêts à mettre notre savoir et notre expérience à profit du domaine de la régulation digitale et de la transformation économique avec nos partenaires de l’UEE ”. À l’issue de la conférence, 12 documents liés à la coopération industrielle, au transport de marchandises et à l’intégration digitale ont été signés. 

La libre circulation, un principe qui n’est plus respecté ?

Cependant, ces plans restent plus théoriques que concrets. Si le concept de “libre-circulation” existe dans la loi officielle de l’UEE, celui-ci n’est pas respecté en pratique. Depuis le 1er avril, tout envoi de marchandises provenant d’un des pays du bloc eurasiatique en direction de la Russie doit être signalé au préalable, deux jours avant l’arrivée à la frontière, par un document, avant d’être assigné un QR code par les autorités russes. Ce nouveau système de contrôle des importations, le système SPOT, devrait prendre pleinement effet d’ici début juillet, où il sera supplémenté par une taxe dite de “sécurité”. 

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Cette mesure de durcissement du contrôle douanier, imposée par la Russie aux autres pays de l’UEE, révèle les failles de l’union. À l’inverse d’une simplification des échanges commerciaux, le système SPOT assure l’introduction de nouvelles barrières administratives entre la Russie et ses partenaires eurasiatiques. Étant donné l’écart économique entre la Russie et les autres pays membres de l’UEEA, ces nouvelles barrières ne sont pas sans conséquences nocives.

Pour le Kazakhstan, par exemple, il s’agit d’un réel obstacle. En effet, les nouvelles exigences administratives de la Russie rallongent le processus d’exportation de produits kazakhs vers leur pays voisin, ce qui signifie des coûts supplémentaires non-négligeables et une incertitude désavantageuse quand aux délais de livraison. Selon les statistiques du gouvernement kazakh, la Russie a compté pour un tiers des importations totales du Kazakhstan en janvier 2026. Ainsi, cette dépendance économique inégale du Kazakhstan à la Russie laisse ce dernier particulièrement vulnérable aux nouvelles règles douanières russes. 

Plainte du Kirghizstan sur le traitement des migrants en Russie

De même, à la fin du mois de janvier, le Kirghizstan a déposé une plainte contre la Russie au tribunal de l’UEE, l’accusant de ne pas fournir aux travailleurs kirghiz ayant émigré en Russie les aides sociales promises. La loi de l’UEE stipule en effet que la main-d’oeuvre de chaque pays-membre peut circuler librement dans le bloc, et qu’elle se doit de recevoir une protection sociale et une assurance médicale au même titre que les citoyens de l’état dans lequel elle travaille.

Pour les pays ayant une plus petite économie comme le Kirghizstan, cette promesse de libre circulation de la main-d’oeuvre représentait un des enjeux clés de son adhésion à l’Union. En mars 2025, le vice-ministre kirghiz du travail, de la sécurité sociale et de la migration a affirmé que plus de 370 000 Kirghiz étaient enregistrés comme migrants en Russie en 2024, selon le média kirghiz Atchkabar. Pour la majorité d’entre eux, travailler en Russie est un moyen de soutenir leur famille restée au Kirghizstan. 

Lire aussi sur Novastan : Le Kazakhstan a-t-il besoin de l’Union économique eurasiatique ?

Or, en novembre 2025, le président de la Douma Viatcheslav Volodin a annoncé que les travailleurs migrants des pays de l’UEE ne seraient que éligibles à ces aides sociales après 5 ans de travail légal en Russie. Suite à la plainte du gouvernement kirghiz, la cour de justice de l’UEE a clarifié que les Etats-membres n’étaient pas obligés de fournir de l’aide sociale automatiquement. Autrement dit, la loi de l’UEE est subordonnée aux lois nationales, et lorsque la situation politique régionale se détériore, les principes de l’union deviennent vulnérables. 

Ces deux exemples, relatifs au Kazakhstan et au Kirghizstan, ne sont pas uniques, et illustrent une tendance structurelle du fonctionnement de l’UEE : les pays continuent de faire pression à l’aide d’outils administratifs et économiques, qui ont un grand impact régional lorsque Moscou utilise ces mécanismes, du fait de sa dominance économique.

Débat sur les taxes

En outre, une semaine avant la conférence à Chymkent, le Kirghizstan a demandé la suppression des taxes d’importations sur un ensemble de biens comme la farine, les huiles végétales, les fruits et légumes ou encore le cacao. Bichkek appuyait que les taxes, cumulées à l’inflation globale, représentaient une pression trop lourde pour la petite économie du pays.

Nous observons une inflation en hausse à l’échelle globale, y compris avec les produits que nous importons, et surtout pour les biens issus de l’agriculture. De ce fait, quand nous importons des biens à un prix plus élevé, c’est comme si nous importions l’inflation”, a souligné Elimbek Kanybek Uulu, chef du département de coordination de l’UEE à une conférence de presse à Bishkek. 

Enfin, face à la pression russe, les pays d’Asie centrale cherchent de plus en plus à diversifier leurs partenaires économiques, se tournant notamment vers la Chine et l’Union Européenne, un comportement qui n’est pas ignoré par la Russie. 

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Toutefois, le poids économique de l’UEE est toujours conséquent, et les Etats membres voient toujours leurs adhésion à cette dernière comme avantageuse. Depuis 2015, le commerce mutuel de biens a à peu près doublé, atteignant près de 100 milliards de dollars en 2024, selon la Commission économique eurasiatique. Les barrières de l’Union ne sont donc pas que économiques (causées par le poids inégal des pays membres) mais surtout politiques.

Reste que les plans d’intégration et de modernisation digitale de l’UEE présentés à Chymkent, s’ils sont réalisables, nécessitent que les pays rassemblent leurs intérêts.

Eloïse Thompson,
Rédactrice pour Novastan

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