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Des journalistes révèlent que le Tadjikistan instrumentalise Interpol pour traquer ses opposants à l’étranger

Selon une enquête de Disclose et de la BBC, Interpol serait de plus en plus détournée de sa mission de coopération policière internationale au profit de régimes autoritaires. Le système d’alertes de l’organisation permettrait à des États comme le Tadjikistan de poursuivre leurs opposants bien au-delà de leurs frontières, ouvrant la voie à des persécutions, du fichage et des arrestations arbitraires.

Le Tadjikistan figure comme le 3ème pays sollicitant le plus Interpol, souvent pour traquer injustement ses opposants à l'étranger, selon une l'enquête journalistique de Disclose et la BBC (illustration). Crédit : Wikicommons
Le Tadjikistan figure comme le 3ème pays sollicitant le plus Interpol, souvent pour traquer injustement ses opposants à l'étranger, selon une l'enquête journalistique de Disclose et la BBC (illustration). Crédit : Wikicommons

Selon une enquête de Disclose et de la BBC, Interpol serait de plus en plus détournée de sa mission de coopération policière internationale au profit de régimes autoritaires. Le système d’alertes de l’organisation permettrait à des États comme le Tadjikistan de poursuivre leurs opposants bien au-delà de leurs frontières, ouvrant la voie à des persécutions, du fichage et des arrestations arbitraires.

Dans une enquête publiée le 26 janvier 2026, le média français Disclose et la BBC ont révélé, à la suite d’une fuite massive de documents internes, l’ampleur de l’instrumentalisation des outils de traque d’Interpol par certains des régimes les plus autoritaires au monde, dont le Tadjikistan.

Interpol est une organisation de police criminelle permettant à ses 196 pays membres de collaborer pour lutter contre le terrorisme, le narcotrafic, la traite d’êtres humains ou encore la cybercriminalité à l’échelle internationale. Parmi ses grands succès, on dénombre l’arrestation de criminels de guerre tels que Radovan Karadzic et Ratko Mladic, responsables du génocide de Srebrenica en Bosnie, ou des poids lourds du trafic de cocaïne mondial comme Rocco Morabito, un chef de la ‘Ndrangheta calabraise. 

Les deux médias publient notamment un classement des pays émettant le plus de “notices rouges”, ces alertes policières qui permettent à un État de solliciter l’arrestation d’une personne auprès de l’ensemble des pays membres. Quatre des cinq États d’Asie centrale figurent dans le top 30, dont le Tadjikistan à la 3ᵉ place, devant le Kazakhstan (17ᵉ), l’Ouzbékistan (24ᵉ) et le Kirghizstan (25ᵉ).

Une organisation devenue contre-productive, voire dangereuse

Malgré elle, Interpol facilite aujourd’hui la persécution d’opposants politiques, de militants, de journalistes ou encore de membres de minorités ethniques et religieuses, poursuivis bien au-delà des frontières de leur pays. En cause : un manque criant de moyens pour contrôler efficacement l’émission des notices.

Chaque année, des milliers de notices rouges sont diffusées sans que les personnes visées en soient informées. Beaucoup ne découvrent leur existence qu’à l’aéroport ou lors d’un contrôle de police, pouvant déboucher sur une arrestation, y compris dans des pays démocratiques. Une situation peu surprenante : moins de 10 % des notices rouges sont publiques, alors qu’environ 86 000 seraient actuellement en circulation, relèvent les journalistes de la BBC et de Disclose.

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Ces avis de recherche sont pourtant censés faire l’objet d’un double contrôle : avant leur diffusion, puis a posteriori, par la Commission de contrôle des fichiers d’Interpol (CCF), saisie en cas de plainte. Ces garde-fous doivent garantir le respect des statuts de l’organisation, notamment de l’article 3, qui interdit strictement toute intervention dans des affaires à caractère politique, militaire, religieux ou racial. En théorie, toute notice contrevenant à cette obligation de neutralité devrait donc être annulée.

Organes de contrôle débordés

Le nombre de recours a été multiplié par cinq en l’espace de dix ans. Pour la seule année 2024, au moins 322 personnes estimant leur fichage injustifié ont obtenu la suppression de leur dossier. Un chiffre qui ne tient pas compte de celles et ceux qui n’ont ni les moyens juridiques ni les ressources financières pour contester leur inscription, mais qui illustre déjà l’ampleur du problème : les mécanismes chargés de garantir le bon usage d’Interpol sont saturés et soumis à une forte pression.

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Au sein de l’organisation, le risque de détournement des bases de données policières est pourtant identifié depuis plus d’une décennie. En 2016, le Secrétariat général a financé la création d’une unité spécialisée, la Notice and Diffusion Task Force (NDTF), chargée d’examiner les notices avant leur validation et après leur diffusion. En 2024, cette cellule a repéré 2 462 notices et diffusions rouges non conformes. Un progrès relatif, alors que les annulations interviennent souvent une fois que les conséquences se sont déjà produites (arrestations, détentions, restrictions de circulation).

À ces dérives s’ajoutent d’autres failles. Les journalistes de la BBC et de Disclose détaillent l’utilisation des messageries internes pour solliciter directement des bureaux nationaux et localiser des opposants politiques, des cas d’exploitation de bases de données moins surveillées (comme les fichiers de véhicules volés) pour contourner les contrôles, ou encore les recours à des canaux parallèles de coopération policière. Autant de vulnérabilités auxquelles Interpol est confrontée, sans avoir, à ce stade, proposé de réponses structurelles claires.

Le Tadjikistan, un “mauvais élève” méconnu

Disclose consacre un article entier au cas du Tadjikistan. Membre d’Interpol depuis 2004, le pays comptait 3 493 notices rouges valides en septembre 2024, ce qui en fait le troisième État ayant le plus d’avis de recherche en circulation, selon l’enquête. Un volume qui dépasse largement celui de pays comme les États-Unis, la France, ou même la Chine, pourtant bien plus peuplée.

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La dictature tadjike est accusée de se servir d’Interpol pour harceler des opposants politiques ou des citoyens musulmans en exil, sous couvert de lutte contre le terrorisme. Malgré les violations répétées du règlement de l’organisation, le pays ne figure pas sur la liste des pays sous mesures correctives, c’est-à-dire nécessitant un contrôle renforcé. Disclose a listé au moins 14 cas d’opposants ou citoyens tadjiks ayant été injustement poursuivis par Interpol.

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Les autorités justifieraient ce recours massif aux notices rouges par l’attrait qu’exercerait l’État islamique au Khorassan (EI-K) sur une partie de la jeunesse défavorisée du pays. Une explication que conteste l’enquête de Disclose, qui documente au moins treize autres cas d’opposants ou de citoyens tadjiks musulmans visés de manière abusive via Interpol, dont une famille entière (parents et enfants) accusée d’avoir combattu dans les rangs de l’organisation djihadiste.

Zoé Toulouse,
Rédactrice pour Novastan

Relu par Elise Medina

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