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Que sont devenues les premières salles de cinéma du Kazakhstan-Oriental ?

Au Kazakhstan-Oriental, nombre de cinémas ont été construits durant les années 1930 à 1950. Un historien local raconte leur création et leur destin.

Rédigé par :

La rédaction 

Traduit par : Sophie Combaret

Vlast.kz

Cinéma Kazakhstan Oriental
Le cinéma de Ridder aujourd'hui, changé en magasin. Photo : Vlast.

Au Kazakhstan-Oriental, nombre de cinémas ont été construits durant les années 1930 à 1950. Un historien local raconte leur création et leur destin.

Novastan traduit ici un article d’Artiom Smirnov paru dans le média kazakh Vlast.

Dès la naissance de l’Union soviétique, le cinéma est vu comme un art auquel le peuple et les ouvriers doivent avoir accès. Ainsi, dans l’Est du Kazakhstan, les années 1930 ont vu la construction de cinémas dans les plus grands centres industriels de l’époque. A cette époque, la ville de Ridder, dans l’oblast du Kazakhstan-Oriental, appartenait à cette catégorie.

Le développement industriel de l’ancienne colonie minière progressait à un rythme effréné : lancement de la centrale hydroélectrique d’Oulba, d’une usine de traitement des minerais et d’une usine de plomb, achèvement du chemin de fer. Déjà dans le milieu des années 1930, les services de métallurgie non ferreuse dessinaient les perspectives de développement de Ridder comme celles d’un futur centre industriel modèle et bien organisé.

Les quartiers de la nouvelle ville devaient être construits au Sud-Ouest de la zone résidentielle existante, sur un plateau proche de la montage Matrenine-Sokolok, en remplacement de la vieille ville regroupée autour du site industriel.

A Ridder, dès les années d’avant-guerre, beaucoup plus tôt qu’à Oust-Kamenogorsk, le nouveau centre régional, apparurent les premières maisons à trois étages. De telles maisons étaient construites au début des actuelles avenue de l’Indépendance et avenue Gagarine, dans le quartier appelé Novostroïka. Un cinéma y apparut beaucoup plus tôt que dans les autres villes de la région.

Un bâtiment avant-gardiste

Le 21 septembre 1939, un cinéma moderne fut ouvert dans le quartier Novostroïka. Le bâtiment comprenait une salle de visionnage de 500 places, un buffet, une salle de lecture ainsi qu’un espace pour un orchestre de jazz.

L’auteur du projet était Victor Petrovitch Kalmykov, un architecte du département de cinématographie des commissaires du peuple de la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR). Durant la seconde moitié du XXème siècle, il a été un éminent spécialiste de la conception et de la construction de cinémas en Union soviétique.

Cinéma Kazakhstan Oriental
Le cinéma de Ridder. Photo : Vlast.

Le projet de cinéma pour 500 personnes était avant-gardiste tant par son aspect extérieur que par son caractère : le jeune architecte est l’un des premiers à avoir proposé la conception d’un nouveau type d’infrastructures de spectacle, dédiées à l’exposition de films et de services culturels.

Un bâtiment reconfiguré depuis

Mais des bâtiments de style original n’ont pas été construits seulement à Ridder : des cinémas analogues sont apparus à Karaganda et à Kyzylorda ainsi que dans nombre d’autres villes de l’Union.

Pour les habitants de la ville de Ridder, devenue Leninogorsk en 1941, la construction est restée sous le nom de cinéma de la Novostroïka. Officiellement, il a reçu le nom d’une figure du parti, Lazare Kaganovitch. En 1957, le cinéma a été renommé en l’honneur du poète Vladimir Maïakovski et prit le nom de cinéma Maïakovski.

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En 1998, le bâtiment a été vendu à des particuliers et reconstruit – un magasin se trouve aujourd’hui à son emplacement. Cependant, l’aspect extérieur du bâtiment a été préservé.

Un nouveau cinéma à Oust-Kamenogorsk

En ce qui concerne le centre régional, Oust-Kamenogorsk, le cinéma Octobre – nommé Echo à l’origine – dont la construction date d’avant la révolution, a été l’unique cinéma dont disposaient les habitants de la ville pendant de nombreuses années.

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Le cinéma Octobre à Oust-Kamenogorsk. Photo : Vlast.

Alors qu’à Ridder, avant le début de la Seconde guerre mondiale, le chantier de la Nouvelle Ville avait au moins partiellement été achevé, la reconstruction des anciens locaux destinés à la projection de films avait été reportée à Oust-Kamenogorsk, sans parler de la construction d’un nouveau bâtiment.

En 1952, le ministère de la Cinématographie planifia la construction d’un cinéma à Oust-Kamenogorsk. Il fallut alors s’adresser aux plus hautes instances : la seule entreprise générale de construction de l’époque, le trust Altaïsvinetstroï, n’aspirait pas à entreprendre des travaux ayant pour objet la culture. Cependant, la direction de la ville et de la région réussit à obtenir que le trust s’engage à entamer les travaux pour un cinéma standard.

Un territoire proche du centre-ville fut choisi, dans la rue Octobre rouge, désormais avenue Aouèzov, en direction de la rue Maxime Gorki. Un cinéma dans un style délibérément classique, alors extrêmement répandu en URSS, servit de base au projet. L’autrice en était Zoïa Ossipovna Brod, architecte des ateliers étatiques auprès du conseil des ministres de l’URSS.

Un effondrement rapide

En novembre 1953, les journaux régionaux rapportaient que la construction d’une salle de cinéma pour 360 personnes, rapidement connu sous le nom de cinéma L’Orient et qui avait été achevé avant la date prévue, se distinguait par son équipe de construction qualifiée, l’équipe Koultbytstroïa, du trust Altaïsvinetstroï. Mais le cinéma devint rapidement tristement célèbre.

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Le cinéma L’Orient en 1953. Photo : Vlast.

Le 9 septembre 1954, moins d’un an après l’achèvement de la construction, un effondrement de plafond eut lieu dans l’auditorium.

Les habitants de la ville se rappellent que l’incident avait même était raconté pendant les cours de physique des lycéens comme un exemple caractéristique du phénomène de résonance. Le déclencheur s’était avéré être un ventilateur allumé après la fin de la séance : ses vibrations avaient été transmises aux poutres du plafond, causant son effondrement.

Des changements dans un projet déjà approuvé et des défauts de construction ont ainsi été désignées comme causes de l’effondrement. La commission d’enquête sur l’évènement statua que les structures du plafond avaient été assemblées et installées par Koultbytstroïa en mai 1953 avec le remplacement de matériaux à la demande personnelle du directeur de l’équipe, sans aucun calcul ni approbation préalable. Heureusement, aucune victime ne fut à déplorer.

Un bâtiment aux nombreuses vies

En 1965, ce bâtiment devient le cinéma pour enfants L’Aiglon. Il continua de fonctionner pendant 30 ans. C’est la raison pour laquelle les habitants se souviennent particulièrement de ce cinéma : c’est précisément ici que beaucoup d’entre eux, désormais âgés, ont pu regarder des films et dessins animés pour la première fois.

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Le cinéma L’Aiglon en 1969. Photo : Vlast.

Avec l’arrivée des années 1990 et le déclin du cinéma régional, les projections cessèrent. Des tentatives de retour du cinéma à sa fonction initiale eurent lieu, mais l’affaire se solda par la vente du bâtiment en 1999.

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L’ancien cinéma L’Aiglon aujourd’hui. Photo : Vlast.

L’ancien cinéma L’Aiglon devint un temps une boite de nuit, avant de se transformer en bureau de bookmakers. Aujourd’hui, diverses entreprises commerciales sont installées dans le bâtiment.

Des cinémas à Zyrianovsk et Chemonaïkha

Ce cinéma a été construit selon un modèle standard bien connu. Mais d’autres cinémas à l’architecture remarquable ont été construits dans deux localités de la région du Kazakhstan-Oriental.

En 1949, le département régional de la cinématographie s’adressa au bureau d’études Oblproïekt à Oust-Kamenogorsk. Le besoin d’un nouveau cinéma se faisait sentir. C’est ainsi que dès août 1949 étaient dessinés les croquis préparatoires au projet de salles de cinéma pour 300 personnes pour les villes de Zyrianovsk (aujourd’hui Altaï) et de Chemonaïkha. Les auteurs du projet étaient les architectes Guenadi Nikolaïevitch Alekseïev et Tamara Nikolaïevna Vinogradova.

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La façade principale prévue pour les cinémas de Zyrianovsk et Chemonaïkha, août 1949. Photo : Vlast.

Il est intéressant de remarquer que sur le croquis de la façade principale, l’auteur a représenté l’affiche d’un film de comédie populaire de 1949, La voiture 22-12.

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Le plan du rez-de-chaussée du cinéma. Photo : Vlast.
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Le plan du premier étage. Photo : Vlast.

La note explicative stipule que les dimensions de l’auditorium et des salles d’équipement étaient conçues pour utiliser les excavations et les fondements déjà existants. La construction d’un nouveau bâtiment culturel à Chemonaïkha était prévue avant la guerre, bien que l’affaire se soit alors limitée à l’édification des fondations. A la demande du département de cinématographie, les deux bâtiments devaient être construits selon un seul modèle. Les dimensions de l’ancienne fondation ont ainsi été utilisées également pour le nouveau cinéma de Zyrianovsk.

Un projet unique pour deux bâtiments

Les croquis prévoient non seulement la salle de visionnage, le hall d’entrée, les guichets, le foyer et les salles d’équipement, mais aussi le buffet et la salle de club. Le projet prévoyait trois variantes de façades latérales : avec de petites ou de grandes fenêtres et sans fenêtres. La variante sans fenêtres a été réalisée dans les deux localités.

Selon le projet, les murs devaient être construits en béton de scories, et non en briques comme c’était souvent le cas. Ce choix était particulièrement pertinent pour Chemonaïkha, qui manquait de briques.

Il est intéressant de remarquer qu’en 1949, le chef du département de cinématographie du district de Zyrianovsk a proposé son propre projet de bâtiment de loisirs. Outre la salle de visionnage, la salle de lecture et le foyer, le fonctionnaire n’oublia pas de représenter dans le projet son propre bureau. Evidemment, cette variante ne fut pas aprouvée : le département régional supérieur avait décidé d’ériger les deux bâtiments selon un même projet.

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Le département régional d’architecture a aussi rejeté le projet de plan général de cinéma à Zyrianovsk, réalisé dans l’Oblproïekt de 1949. En fait, le bâtiment a été construit dans le quartier désigné, au bout de la rue prévue le long de la rivière Maslianka, mais il a été tourné de 180 degrés par rapport à ce que prévoyait le plan.

Des cinémas achevés dans les années 1950

Le cinéma de Zyrianovsk fut baptisé La Patrie et construit en 1953. Le plan général de construction du bâtiment à Chemonaïkha est demeuré inchangé : il fut aménagé au centre de la localité sur la base existante en béton armé, le long de la rue Bazarnaïa (aujourd’hui la rue Alexandre Kaporine), en face de la place du marché et à côté de l’école secondaire Ostrovski.

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Le cinéma La Patrie en 1950. Photo : Vlast.

Ces grandes infrastructures dans les villes et les colonies de travailleurs étaient généralement construites avec la participation d’un entrepreneur général, comme le trust Grande Ridder dans les années 1930, ou le trust Altaïsvinetstroï dans les années 1950.

La construction du cinéma à Chemonaïkha a été menée sous l’autorité de la direction locale de la cinématographie, selon la méthode de construction populaire. Les premiers travaux ont commencé en 1949. Au cours de l’année suivante, des murs de béton de scories ont été coulés. Cependant, en juillet 1950, la construction fut gelée à cause de changements dans la documentation des devis.

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Le cinéma L’Aube. Photo : Vlast.

En raison de l’absence de financements, la construction ne reprit qu’en 1952. L’édition du 16 octobre 1952 du journal local La bannière bolchévique en fait mention sous la forme d’une annonce pour le recrutement de chaudronniers, plâtriers, maçons et ouvriers d’autres professions pour la construction. Le 3 aout 1953, la construction du cinéma est achevée et une conférence du parti du quartier de Chemonaïkha y est organisée. C’est alors qu’il fut décidé de l’appeler le cinéma L’Aube.

Aucun de ces cinémas ne projette plus de films

Si les salles de Zyrianovsk et Chemonaïkha n’ont pas échappé à la privatisation, les bâtiments ont été préservés. Le matériau des murs pouvait difficilement etre recyclé, ce qui n’est pas le cas de nombreuses constructions dans la région du Kazakhstan-Oriental, démantelées pour être transformées en briques.

Le cinéma L’Aube à Chemonaïkha est utilisé comme point de vente, mais le bâtiment demeure, même s’il n’est pas facile à voir depuis la rue : il est recouvert par des structures commerciales chaotiques. Il conserve toutefois les détails architecturaux d’origine, parfois cachés par le nouveau revêtement.

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L’ancien cinéma L’Aube, aujourd’hui. Photo : Vlast.

Le cinéma La Patrie dans la ville d’Altaï, bien que toujours intouché après des décennies, est entièrement fermé d’accès. Il se trouve sur un territoire privé entouré d’une clôture. Sur des photographies de 2012, le bâtiment conserve des détails originaux. Aujourd’hui, l’ancien cinéma est recouvert d’un nouveau crépi et dépouillé de ses décorations d’origine ; les fenêtres ont également été remplacées.

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Le cinéma La Patrie, aujourd’hui. Photo : Vlast.

Ainsi, dans l’Est du Kazakhstan, la construction de cinémas a donné lieu à l’emploi de plusieurs types de projets architecturaux, qu’ils soient avant-gardistes ou néoclassiques. Heureusement, tous ces bâtiments existent encore aujourd’hui, même s’ils ne remplissent plus leur fonction d’origine.

Artiom Smirnov
Historien local pour Vlast

Traduit du russe par Sophie Combaret

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