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Égalité des genres : une fracture au sein de la jeune génération kazakhe ?

Le média kazakh The Village étudie les divergences d’opinions entre les jeunes. Ces différences semblent particulièrement marquées selon le genre.

Rédigé par :

La rédaction 

Traduit par : Elise Medina

The Village Kazakhstan

Kazakhstan Jeunes
Le clivage entre les jeunes s'accentue (illustration). Photo : The Village Kazakhstan.

Le média kazakh The Village étudie les divergences d’opinions entre les jeunes. Ces différences semblent particulièrement marquées selon le genre.

On considère généralement les personnes d’une même génération comme idéologiquement proches, dans la mesure où leur jeunesse a été façonnée par les mêmes événements historiques et changements sociaux. Pourtant, les sociologues ont remarqué qu’au sein de la génération Z (les 18-30 ans), un écart est apparu entre les genres.

En effet, les sondages montrent une génération particulièrement divisée : si les femmes sont plus libérales, les hommes, eux, sont plus conservateurs. Et ce constat vaut pour de nombreux pays : la Corée du Sud, l’Allemagne ou encore les Etats-Unis.

L’égalité : pierre angulaire des sociétés démocratiques

D’après l’ONU, éradiquer les lois discriminatoires de la surface de la Terre prendrait approximativement 283 ans. Dans le même temps, plus de 60 % des hommes dans le monde estiment que l’égalité hommes-femmes est déjà atteinte dans leur pays. En Indonésie, en Thaïlande, en Chine et en Inde, c’est même plus des trois quarts des personnes interrogées qui estiment que la lutte des femmes pour l’égalité de leurs droits avec ceux des hommes n’a déjà plus de sens.

L’égalité hommes-femmes est l’une des pierres angulaires de toute société démocratique progressiste, et le Kazakhstan traverse actuellement une étape aussi importante que difficile de transformation dans cette direction. De nombreux progrès ont été réalisés au cours des dernières décennies : augmentation de la participation des femmes à la vie publique, apparition de débats sur les questions critiques que sont les violences, les droits sexuels et reproductifs et l’égalité hommes-femmes dans l’économie.

Une vision biaisée de l’égalité au Kazakhstan

« Les jeunes femmes participent à une puissante vague d’activisme visant à répandre l’idée que l’égalité n’est pas un concept, mais une nécessité », note la juriste et chercheuse en économie du genre Aïguerim Koussaïynkyzy.

En 2024, le Kazakhstan est passé de la 62ème à la 76ème place du classement mondial de l’égalité hommes-femmes. Et même si le pays reste un leader en Asie centrale en matière d’accès des femmes à l’éducation, des problèmes persistent dans d’autres domaines. L’experte souligne que les hommes restent largement surreprésentés en politique : les femmes occupent moins de 20 % des sièges parlementaires, et encore moins dans les organes exécutifs.

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Cependant, 73 % des Kazakhs estiment que les femmes ont suffisamment de droits et d’opportunités. Cette opinion est également présente chez les femmes, à 58 %. Il apparaît donc qu’au Kazakhstan aussi des divergences existent dans les visions de l’égalité des genres.

Une menace pour la société traditionnelle ?

La perception de l’égalité hommes-femmes et du féminisme au Kazakhstan est ambiguë. Moins de 40 % des Kazakhs savent ce que signifie l’égalité des genres, et une partie non-négligeable de la population continue d’associer le féminisme à l’abolition des valeurs traditionnelles. « Cette défiance s’exprime particulièrement chez les jeunes hommes, qui voient dans le féminisme une menace pour leur rôle social traditionnel », estime Aïguerim Koussaïynkyzy.

La sociologue et féministe Kamila Koviazina, chercheuse associée au centre de recherche PaperLab, relève qu’en 2018, l’enquête mondiale sur les valeurs montrait des perceptions différentes des rôles genrés : malgré le progressisme global des jeunes, les hommes avaient des réponses plus conservatrices que les femmes.

Les réseaux sociaux comme facteurs polarisants

Un processus mondial de polarisation idéologique divise hommes et femmes davantage chaque année. Comme l’explique la doctoresse et maîtresse de conférences au King’s College de Londres Alice Evans, l’écart entre les genres s’est accentué chez les jeunes sous l’influence des réseaux sociaux.

Tandis que les anciennes générations se partageaient expériences et réflexions, les jeunes d’aujourd’hui évoluent dans un espace où des algorithmes leur proposent de consommer du contenu qui conforte leurs positions au lieu de les contredire.

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Pour Alice Evans, les médias polarisants creusent le fossé des croyances chez les représentants de la génération Z. Les médias d’extrême droite déforment la compréhension du féminisme par les hommes, tandis que les médias d’extrême gauche polarisent la pensée des jeunes femmes en ne diffusant que des histoires négatives sur le sexisme et en les contrebalançant rarement par des contenus positifs sur les réussites du féminisme. L’écart s’explique également par le refus des hommes de mettre en œuvre les changements réclamés par les féministes.

« Aux Etats-Unis, on s’inquiète du conservatisme croissant des jeunes hommes et du libéralisme croissant des jeunes femmes. L’explication principale de ce processus est que dans le monde d’aujourd’hui, les hommes sont privilégiés, c’est-à-dire qu’ils ont plus d’opportunités. En d’autres termes, le statu quo leur est plus favorable. Quand se produisent des changements engendrant plus de droits et d’opportunités pour les femmes, le mode de vie des hommes s’en trouve également affecté », estime Kamila Koviazina.

Instabilité et crise : source du conservatisme

Dans le système patriarcal, hommes comme femmes ont une socialisation propre. Pour les hommes, cela inclut la répression des émotions et le désir d’occuper une place plus élevée dans la hiérarchie à travers la démonstration de la force. Les féministes s’efforcent de déconstruire ces schémas comportementaux fondés sur la domination et le contrôle. Cela rend le monde moins compréhensible pour eux, désormais tenus de démontrer plus d’empathie et d’établir des liens horizontaux.

« Dans des moments de désorientation, voire de crise, il est naturel de chercher des points de repère, une forme de stabilité. Il est possible que pour les jeunes hommes, ce point d’accroche soit l’observation du mode de vie de leurs grands-pères et pères, et par conséquent sa répétition à l’identique », explique la sociologue.

D’après elle, le conservatisme des hommes dans les questions de genre s’explique par leur peur qu’un changement dans la société rende leur position moins désirable que celle des femmes. Kamila Koviazina montre également l’influence de l’éducation dans la perception de l’égalité hommes-femmes : les personnes moins éduquées penchent plus vers le conservatisme. Or, tout comme aux États-Unis, une différence de niveau d’éducation entre hommes et femmes s’observe au Kazakhstan.

Plus de femmes que d’hommes en études supérieures

D’après une étude intitulée « L’écart de genre dans l’accès à l’éducation au Kazakhstan » du ministère de l’Éducation, si les femmes sont moins nombreuses que les hommes dans les écoles et instituts techniques, elles sont plus représentées dans l’enseignement de second et troisième cycle.

En 2022, 308 555 femmes suivaient des études supérieures, contre 269 682 hommes. Dans le détail, 21 741 femmes étaient inscrites en master contre 13 919 hommes. Ce ratio se confirme chez les doctorants. D’après la sociologue, les femmes valorisent l’éducation car elles y voient un ascenseur social, alors que les hommes s’efforcent de commencer à travailler plus tôt, se projetant dans le rôle de pourvoyeur de la famille.

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Aïguerim Koussaïynkyzy relève également qu’au Kazakhstan, les normes patriarcales, selon lesquelles l’égalité des sexes est une menace pour les valeurs traditionnelles, conservent une influence significative.

« On entend souvent cette rhétorique dans les cercles conservateurs. Elle y est soutenue par des arguments religieux, eux-mêmes souvent fondés sur des interprétations erronées des normes islamiques », ajoute la féministe.

Confrontations entre activistes

Les divergences idéologiques peuvent conduire à la confrontation d’activistes pour les droits des femmes avec ceux qui s’opposent au féminisme. D’après Aïguerim Koussaïynkyzy, la jeunesse kazakhe s’engage de plus en plus pour l’égalité, utilisant les réseaux sociaux pour discuter du féminisme et du droit des femmes.

De plus, malgré la résistance des autorités, le nombre d’associations féministes organisant des marches et des manifestations augmente. Néanmoins, des opposants au mouvement des droits des femmes existent aussi. Ainsi, certains blogueurs propagent l’idée que le féminisme détruit la famille et va à l’encontre des hommes. Ces stéréotypes, à leur tour, trouvent du soutien chez certains jeunes hommes.

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« Suite à la marche du 8 mars 2021 à Almaty, de nombreux jeunes hommes, y compris des influenceurs, ont accusé les féministes de « porter atteinte aux valeurs nationales ». Leur réaction s’est accompagnée de commentaires offensants, de memes misogynes et de menaces. Un tel discours témoigne d’une peur face à la perte du rôle dominant des hommes mais aussi des lacunes significatives dans la compréhension du féminisme : au lieu d’être vue comme une opportunité pour tous, l’égalité est perçue comme une menace. Un autre exemple récent est la discussion sur le droit des femmes à Astana en 2023 où les détraqueurs ont tenté de perturber l’événement », explique Aïguerim Koussaïynkyzy.

En outre, selon le journal britannique The Guardian, les divergences d’opinions peuvent renforcer la tendance existante de la jeunesse de se marier significativement moins que la génération précédente. Plus encore, la génération Z détourne son intérêt de la parentalité. D’après les statistiques, en 2023, 120 800 mariages ont été enregistrés au Kazakhstan, contre 128 500 en 2022 et 140 300 en 2021. Leur nombre dans les villes baisse également : 80 000, 85 400 et 99 400 respectivement.

Un nouveau schéma familial se dessine

Kamila Koviazina reconnaît que la fracture entre hommes et femmes au Kazakhstan existe réellement et ira en s’accentuant. Cependant, d’après elle, les conséquences ne seront pas forcément négatives.

« Il est effectivement possible que la perception de la famille et du mariage évolue. Actuellement, on perçoit l’écart de genre sous le prisme des relations hétérosexuelles ; or, les relations sont bien plus diverses qu’on ne l’imagine. C’est pourquoi la conception de la famille évoluera, de la même façon qu’elle est déjà en train de changer dans d’autres pays », estime la sociologue.

Hétérosexuelles ou homosexuelles, les formes de relations sont très variées. Ainsi, les divergences idéologiques ne mènent pas nécessairement à une hausse du célibat. De plus, il existe d’autres formes de vie commune, telles que le « mariage de Boston », quand des amies vivent ensemble. « Dans certains pays, les sociologues considèrent que deux amies vivant ensemble, même sans relation romantique ou sexuelle, peuvent être considérées comme une famille si elles ont leur mode de vie commun bien établi », poursuit-elle.

L’éducation comme outil

D’après Kamila Koviazina, pour réduire cet écart, il est important d’éduquer les hommes dès l’enfance et de leur montrer ce que signifie l’égalité, et pourquoi elle est importante pour eux.

« L’éducation doit devenir un instrument clé, à commencer par la mise en place d’études de genre dans les écoles et universités et de campagnes publiques expliquant que l’égalité est bénéfique pour tous », ajoute Aïguerim Koussaïynkyzy.

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Certains changements s’observent déjà : dans les villes du Kazakhstan, les pères commencent à participer activement à l’alimentation des enfants, à s’occuper d’eux, à changer leurs couches. Au sein des familles, les rôles traditionnels s’estompent de plus en plus. Et si les pères cuisinent, les enfants vont percevoir cette activité comme une norme, sans division stricte entre activités « masculines » et « féminines ». Comme le souligne la chercheuse, il est nécessaire d’expliquer avec patience aux hommes les enjeux du féminisme et de les rallier au mouvement en démontrant ses avantages.

« L’égalité n’est pas un « problème de femmes » mais une question de justice sociale qui nous touche tous. Les exemples d’hommes féministes peuvent devenir un instrument important pour venir à bout de la masculinité toxique. Au lieu de voir le féminisme comme menace, les hommes devraient le considérer comme une opportunité de créer une société plus juste et inclusive. Le Kazakhstan est au seuil du changement, et le mouvement féministe est une force clé pour faire avancer la société », conclut Aïguerim Koussaïynkyzy.

Ksénia Kindeïeva
Journaliste pour The Village

Traduit du russe par Elise Medina

Edité par Calixta Grigoriou

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