En 2025, l’organisation ouzbèke Istiqbolli Avlod a reçu le Prix des Droits de l’Homme de la République française. Pour sa directrice, Nodira Karimova, cette distinction est à la fois un honneur et une lourde responsabilité. Dans un entretien accordé à Novastan, elle revient sur son combat pour éradiquer l’exploitation humaine et sexuelle qui frappe les populations les plus vulnérables, en particulier en Ouzbékistan.
Le 10 décembre dernier à Paris, la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) a remis le Prix des droits de l’Homme de la République française « Liberté – Égalité – Fraternité » à l’ONG d’Ouzbékistan Istiqbolli Avlod. Aux côtés de quatre autres organisations internationales, le palmarès récompensait alors leur engagement contre l’exploitation et la traite des enfants, dont le nombre de victimes ne cesse d’augmenter selon les dernières données des Nations unies.
Istiqbolli Avlod lutte depuis 2001 contre la traite des êtres humains, menant des actions en particulier envers les enfants et les femmes. Sa fondatrice et directrice, Nodira Karimova, souligne que la migration illégale du travail, en particulier en Russie, au Kazakhstan et en Turquie pour les citoyens ouzbeks, est la porte d’entrée vers la traite d’êtres humains.
Faisant le constat que les jeunes victimes d’exploitation sexuelle ont peur des forces de l’ordre et se méfient de la justice, l’association a initié le projet « Une justice adaptée aux enfants – Ne craignez pas le tribunal » afin de promouvoir un système judiciaire juste, bienveillant et adapté aux enfants.
Entretien.
Novastan : En décembre 2025, vous avez reçu le Prix de la République française des droits de l’Homme. Qu’est-ce que cela signifie pour vous et votre travail ?
Nodira Karimova : C’est une reconnaissance d’une importance particulière pour nous. Tout d’abord, elle confirme que notre travail de longue date dans le domaine de la défense des droits humains, en particulier des droits de l’enfant, est visible et apprécié non seulement au niveau national, mais aussi au niveau international.
C’est également un signe de confiance dans les principes et les valeurs sur lesquels repose l’activité de notre organisation : la protection de la dignité humaine, l’accès à la justice et le soutien aux personnes les plus vulnérables, et pourrait contribuer à accroître la confiance des partenaires, des structures étatiques et de la communauté internationale envers l’organisation. En somme, élargir nos opportunités, tout en nous conférant une grande responsabilité.
La traite des êtres humains reste-t-elle aujourd’hui un problème grave en Asie centrale, en particulier en Ouzbékistan ?
L’Ouzbékistan est l’un des pays les plus densément peuplés d’Asie centrale et l’un des plus jeunes en termes de composition démographique, avec une population majoritairement jeune. Si cela représente un potentiel important pour le développement du pays, c’est également un défi majeur : selon les estimations disponibles, plus de 600 000 jeunes entrent chaque année sur le marché du travail en Ouzbékistan, et ce chiffre pourrait approcher le million dans les années à venir.
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Or, les possibilités d’emploi dans le pays ne permettent pas toujours d’assurer un emploi à tous les jeunes, en particulier hors de la capitale. Dans ces conditions, la migration de main-d’œuvre devient pour beaucoup l’un des principaux moyens de gagner leur vie. Dans la situation actuelle, la migration est en grande partie sans alternative pour l’Ouzbékistan.
Malgré les efforts de l’État pour développer l’accès à l’emploi, une partie des jeunes sans profession et sans information continuent de partir travailler à l’étranger de manière informelle, en se fiant aux conseils de leurs connaissances.
La migration illégale devient alors souvent un point d’entrée dans la traite des êtres humains, et augmente directement les risques d’exploitation sexuelle des filles et des femmes, précaires et sans statut légal à l’étranger. Dans ces conditions, les filles et les femmes font plus souvent confiance à des connaissances ou à des intermédiaires qui promettent de leur trouver un emploi, d’établir les contacts nécessaires et de « régler tous les problèmes », sans se rendre compte des conséquences possibles de telles propositions.
Il est également important de noter que les risques d’exploitation sexuelle n’existent pas seulement à l’étranger. L’exploitation sexuelle dans le pays, y compris l’implication de filles mineures dans la prostitution et leur exploitation, reste également un problème grave et nécessite une attention particulière.
Comment interagissez-vous avec les autorités pour lutter contre ce phénomène ? Considérez-vous que les mesures et les politiques adoptées par l’État sont efficaces ?
Notre organisation a établi depuis plus de 25 ans une coopération avec les structures étatiques, ce qui a permis de former des relations de partenariat durables et d’établir une interaction pratique. Nous avons soumis plus de 20 propositions dans le cadre du processus d’élaboration de la loi sur la lutte contre la traite des êtres humains, dont la plupart ont été prises en compte et incluses dans la version finale de la loi.
En collaboration avec les Ministères de l’Intérieur et des Affaires étrangères, un mécanisme de réorientation des victimes de la traite des êtres humains a pu voir le jour, notamment en ce qui concerne leur retour dans leur pays d’origine et l’aide juridique qui leur est apportée. Nous organisons également souvent des événements conjoints, comme des tables rondes et des conférences.
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Cette coopération repose sur une série de protocoles d’accord et d’accords de partenariat signés avec des institutions publiques clés. Parmi celles-ci figurent le Ministère de l’Intérieur de la République d’Ouzbékistan, l’Agence pour les migrations et la Médiatrice pour les droits de l’enfant.
En outre, notre organisation est l’une des rares organisations non-gouvernementales à avoir signé un accord de coopération avec le Bureau du Procureur général de la République d’Ouzbékistan. Cela permet de mettre en place une coopération plus systématique et institutionnelle en matière de prévention, d’intervention et de protection des droits des victimes.
Il est important de noter que l’ONG Istiqbolli Avlod fait partie de la Commission nationale de lutte contre la traite des êtres humains et pour le travail décent, ce qui nous permet de participer aux discussions sur la politique publique, de faire des propositions et de soulever des questions basées sur notre expérience de terrain. Cela permet d’établir un dialogue entre l’État et la société civile.
Considérez-vous que les mesures et politiques adoptées par l’État sont efficaces ?
L’adoption de plusieurs documents juridiques, notamment la loi sur la lutte contre la traite des êtres humains, a été très important car ils constituent une base normative. Cependant, l’adoption de lois n’est que la première étape. Le principal défi aujourd’hui est de passer de la réglementation à la mise en œuvre effective des décisions, en particulier au niveau régional et local. Autrement dit, les lois existent, mais il est essentiel qu’elles fonctionnent réellement dans la pratique.
Dans quelle mesure les tensions géopolitiques et les conflits récents influencent-ils la traite des êtres humains ?
Du point de vue de notre organisation, les tensions géopolitiques et les conflits armés influencent directement les migrations et, par conséquent, la dynamique de la traite. L’un des facteurs les plus marquants ces dernières années est la guerre en Ukraine, qui a modifié les routes traditionnelles de migration de travail depuis l’Asie centrale vers la Russie, y compris pour les citoyens ouzbeks.
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Nous observons que de plus en plus de migrants choisissent la Turquie comme destination alternative, pour plusieurs raisons (proximités culturelles, religieuses et linguistiques, séjour sans visa possible pour 90 jours). Toutefois, beaucoup arrivent sans connaître les législations existantes en matière d’emploi et de légalité de leur séjour, et restent travailler de manière informelle après l’expiration de leur séjour. Dans ces conditions, les migrants se retrouvent souvent sans protection juridique et deviennent vulnérables à l’exploitation, notamment sexuelle. Le risque est particulièrement élevé pour les femmes.
Quels sont les profils principaux des victimes ?
Dans les cas d’exploitation sexuelle, ce sont souvent des femmes âgées de 25 à 35 ans. Une grande partie sont des femmes divorcées avec des enfants, qui sont responsables aussi de leurs parents âgés. La pression économique augmente leur vulnérabilité.
Le niveau d’éducation est le plus souvent assez modeste. Les femmes ayant fait des études supérieures sont très rares parmi les victimes.
Concernant les mineures, beaucoup viennent de familles socialement vulnérables. Il arrive souvent que les parents soient eux-mêmes à l’étranger en migration de travail ou que les enfants aient grandi sans soutien parental.
Pour les hommes victimes d’exploitation par le travail à des fins économiques, il s’agit généralement d’hommes âgés de 19 à 45 ans, souvent issus de familles nombreuses et de zones rurales, avec peu de formation professionnelle. Ils partent à l’étranger pour subvenir aux besoins de leur famille et peuvent se retrouver dans des situations de travail forcé, de restriction de liberté ou de dettes.
Les habitants d’Asie centrale sont-ils plus exposés à la traite à l’intérieur de la région ou à l’étranger ?
Des cas à l’intérieur des pays existent également, notamment en termes d’exploitation sexuelle et impliquant des mineures, mais ils restent difficiles à mesurer car beaucoup restent cachés. Le phénomène est à la fois interne et transnational, mais les risques liés à la migration internationale sont les plus fréquents.
Le retrait des financements étrangers des États-Unis et du soutien à l’aide publique au développement, acté par le président Donald Trump début 2025, vous a-t-il affecté ?
Oui, ces changements ont eu un impact important. Pendant de nombreuses années, le Département d’État américain et l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID) faisaient partie des principaux bailleurs de fonds soutenant la lutte contre la traite en Ouzbékistan. Ces fonds servaient par exemple à financer la ligne d’assistance téléphonique, ainsi que l’aide juridique aux victimes. Aujourd’hui, la réduction du financement international a rendu plus difficile le maintien de ces services.
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Le rapport annuel américain sur la traite des êtres humains jouait également un rôle important en encourageant les États à améliorer leurs politiques. Malheureusement aujourd’hui, il n’existe plus de grands projets internationaux actifs dans ce domaine en Ouzbékistan, ce qui oblige notre organisation à chercher de nouvelles sources de financement.
Comment évolue la coopération régionale en Asie centrale ?
Ces dernières années, les pays d’Asie centrale affichent davantage de coopération et de partenariat régional. Cependant, dans la pratique, les questions de migration et de traite des êtres humains ne semblent pas encore occuper une place centrale dans l’agenda commun.
Du point de vue des ONG, la coopération concrète reste limitée et a souvent été liée à des projets d’organisations internationales dans le passé.
De quels résultats êtes-vous le plus fier ?
Nous sommes particulièrement fiers d’avoir soulevé publiquement la question suivante : un enfant ne doit pas être seul pendant une enquête ou un procès. Nous avons démontré qu’un accompagnement juridique et psychologique des enfants victimes est non seulement possible, mais nécessaire.
Cette pratique est devenue une partie intégrante de notre travail et peut être considérée comme une bonne pratique au niveau international.
L’un des moments les plus marquants a été lorsqu’une mineure, après un procès, a dit : « C’est la première fois que j’ai l’impression qu’on me croit ». À cet instant, il est devenu clair que notre travail ne concerne pas seulement la protection juridique, mais aussi la restauration de la dignité et du sentiment de sécurité.
Pourquoi les enfants ont-ils peur de parler ?
Cette peur résulte souvent d’un mélange de facteurs : la réaction de la famille, la stigmatisation sociale, la méfiance envers la police et les menaces des exploiteurs.
Dans certaines familles, la police est perçue comme une menace plutôt que comme une protection. Une peur avec laquelle grandissent les enfants, tandis que les exploiteurs utilisent aussi le chantage et le sentiment de honte de la part des victimes pour maintenir leur contrôle.
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Un parcours réellement adapté à l’enfant commence par la réaction de la famille. Les adultes doivent réagir avec soutien et chercher à protéger l’enfant. Dès le premier contact avec les autorités, l’enfant doit être accompagné par un avocat et un psychologue. Les interrogatoires ne devraient jamais avoir lieu sans ces spécialistes.
Comment identifiez-vous les enfants à risque lorsque l’exploitation est cachée ?
L’identification des enfants à risque est l’un des aspects les plus difficiles de notre travail, surtout lorsque l’exploitation est dissimulée – par exemple via le recrutement en ligne, les réseaux informels ou les déplacements transfrontaliers.
Nous organisons régulièrement des activités d’information dans les quartiers (appelés mahallas en Ouzbékistan), où nous rencontrons les parents, les adolescents et les représentants des communautés locales. Une attention particulière est accordée à la ligne d’assistance téléphonique, où nous diffusons largement l’information à son sujet afin que les enfants et les familles sachent où demander de l’aide.
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Nous distribuons également des supports d’information dans les lieux très fréquentés – établissements scolaires, structures médicales, espaces publics. Nous distribuons des flyers et des cartes avec les contacts de l’organisation et organisons des rencontres d’information et des discussions de prévention. Mais compte tenu de l’ampleur et du caractère caché du problème, nous savons que ces efforts restent insuffisants.
Nous organisons également des formations pour les forces de l’ordre. Cependant, il existe une difficulté objective : la rotation élevée du personnel. Les agents changent souvent et le travail d’information doit recommencer.
En pratique, l’un des mécanismes les plus efficaces reste le bouche-à-oreille. Souvent, ce sont d’anciens bénéficiaires ou leurs familles qui transmettent l’information.
Quel type de soutien est nécessaire au-delà du procès ?
Le procès n’est qu’une étape. Après celui-ci, la vie de l’enfant continue – et c’est là qu’un soutien global est essentiel. La première priorité est d’assurer sa propre sécurité, donc de ne pas le laisser dans un environnement où subsiste un risque de violence ou de pression. Dans certains cas, un hébergement temporaire dans un lieu sûr est nécessaire.
Le deuxième élément clé est l’accompagnement psycho-social, avec un soutien psychologique de long terme : travail sur l’estime de soi, la culpabilité, le sentiment de honte et la reconstruction de la confiance.
Le travail avec la famille est également essentiel. Les parents eux-mêmes peuvent être en état de choc ou de confusion. Puis viennent la reprise de la scolarité, l’assistance juridique après le procès – par exemple pour obtenir des compensations, protéger les données personnelles ou éviter de nouvelles poursuites.
La difficulté principale concerne le financement d’un soutien psycho-social de long terme. Le procès a des délais clairs, mais la reconstruction d’un enfant peut prendre des années. Or ce type de soutien est le plus difficile à financer et à coordonner.
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Après ce prix, quelles sont vos priorités ?
Il est difficile de désigner une seule priorité, car la protection des enfants nécessite une approche globale : prévention, accompagnement juridique, formation des professionnels et coordination interinstitutionnelle.
Dans le contexte actuel, l’une de nos priorités est de trouver des sources de financement durables afin de maintenir et développer les mécanismes déjà en place.
Si nous devions nommer une réforme que nous aimerions voir progresser au cours des 12 prochains mois, ce serait la mise en œuvre d’un algorithme interinstitutionnel obligatoire pour les affaires impliquant des mineurs victimes, avec la participation garantie d’un avocat et d’un psychologue.
Parallèlement, nous estimons nécessaire de renforcer l’information du public : expliquer clairement que l’enfant ne doit jamais être seul au tribunal. La participation obligatoire d’un avocat et d’un psychologue doit être perçue non comme une mesure supplémentaire, mais comme une garantie fondamentale des droits de l’enfant.
Emma Collet et Mathieu Lemoine,
Rédacteurs pour Novastan
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