Après deux années passées en Ouzbékistan, l’ardéchois Justin Péraud a décidé de rentrer en France à vélo. En 130 jours, il a parcouru plus de 10 000 kilomètres à travers l’Asie centrale, le Caucase, la Turquie et les Balkans. Il raconte à Novastan un voyage guidé par l’engagement écologique, le goût de l’aventure et le désir de retrouver le sens des distances.
Novastan: Pour commencer, pouvez-vous vous présenter et expliquer ce qui vous a conduit à partir en VIE à Tachkent ?
Justin Péraud: Je m’appelle Justin, nouvellement dans la trentaine, et depuis une année d’échange universitaire en Russie (2015-2016) pendant laquelle j’étais parti deux semaines au Tadjikistan et Ouzbékistan je rêvais de revenir travailler dans cette région. Pour être honnête, je ne connaissais pas vraiment ces pays avant ce premier séjour. C’est une fantastique découverte que je dois à mes colocs centrasiatiques de ma résidence étudiante à Saint-Pétersbourg. L’opportunité d’un VIA à Tachkent est arrivée au moment idéal, alors que je terminais une mission en Moldavie et cherchais à tracer ma route vers l’Asie Centrale.
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Avant votre arrivée en Ouzbékistan, quelle image aviez-vous du pays et de l’Asie centrale ?
Si mon VIA en Ouzbékistan a commencé en juin 2022, ce n’était donc pas ma première expérience en Asie Centrale. J’ai pour la première fois mis les pieds au Tadjikistan et en Ouzbékistan en mars 2016. J’avais d’ailleurs passé la frontière entre les deux pays en marchant, frontière que j’ai repassé dans l’autre sens à vélo 8 ans plus tard. Pour mon premier voyage, je me rappelle surtout d’une sorte de saut dans l’inconnu avec quelques notions historiques, des images de Samarcande en tête, le russe comme langue commune et beaucoup de points d’interrogations. Autant dire que cette première déambulation sur la Route de la Soie n’avait pas grand-chose à voir avec mon expérience de 2022-2024. Dans ce laps de temps, le premier président d’Ouzbékistan (Islom Karimov, 1938-2016) est décédé en laissant la place à son premier ministre légèrement plus progressiste. Dès lors, le tourisme est devenu une priorité portée par des politiques d’ouverture (régime de visas, taux de change, transports, procédures d’enregistrement, etc.). Je suis donc arrivé en 2022 dans un pays que je connaissais beaucoup mieux, ayant suivi son actualité depuis mon premier voyage, en sachant qu’il serait encore plus simple d’y évoluer.

Comment décririez-vous Tachkent à quelqu’un qui n’y est jamais allé ?
Il faut déjà avoir en tête que Tachkent était la 4ème plus grande ville d’URSS, quelque chose qu’on sait peu mais qui donne une première mesure de cette immense capitale. Je pense avoir rarement vécu dans une ville marquée par tant de contrastes : il faut être prêt à affronter des canicules terribles et un froid glacial, assister à l’éclosion de tours en verre du quartier d’affaires et au retour d’une approche religieuse plus conservatrice, flâner dans le calme de certains quartiers et la verdure des parcs avant de tomber sur des routes à 8 voies, etc. Si par bien des aspects, Tachkent peut sembler hostile aux visiteurs (pollution, circulation, climat, etc.) c’est aussi probablement parce qu’il s’agit plus d’une ville à vivre qu’à visiter. Quelques monuments valent évidemment le détour, mais sans faire concurrence aux villes de la Route de la Soie, alors qu’habiter Tachkent c’est profiter d’une intéressante vie culturelle, sportive, culinaire et historique.
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Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans la vie quotidienne à Tachkent ?
C’est un élément très conjoncturel et lié à l’ouverture du pays depuis 2017, mais c’est sans aucun doute la rapidité des évolutions de la ville. En deux ans de présence, près d’une demi-douzaine de tours en verre sont sorties de terre dans le quartier d’affaires, les véhicules électriques ont envahi les routes dans un temps record, toute une flotte de bus a été remplacée, des équipements sportifs et centres commerciaux ultra-modernes sont apparus, des restaurants se sont succédé à une vitesse impressionnante sans parler de nos interlocuteur·rices·s au gouvernement dont l’espérance de vie en poste était souvent très limitée. Les choses vont si vite qu’une « nouvelle Tachkent » est même en construction en banlieue.
Tachkent est une ville en pleine transformation. Comment avez-vous perçu cette modernisation au quotidien ?
Au quotidien, la rapidité de ces transformations ne m’a pas semblé trop difficile à appréhender pour un·e européen·ne. C’est même probablement l’inverse tant ces changements visent à inscrire Tachkent dans un courant de mondialisation ayant tendance à uniformiser certains quartiers de grandes villes. Toutefois, tout est loin d’être aussi évident. Cette ouverture rapide a aussi pu provoquer une réaction de repli chez certaines communautés, marquée par une redynamisation du fait conservateur et religieux dans un pays prônant un islam modéré. Par ailleurs, l’évolution de Tachkent a aussi pour conséquence d’effacer certaines spécificités et traces de sa riche histoire, notamment des périodes impériales russes et soviétiques qui n’ont plus très bonne presse. Enfin, cette modernisation à marche forcée pose d’importantes questions sur le respect de l’environnement et l’adaptation de la ville aux dérèglements du climat. Si la lutte contre la pollution de l’air permet certains progrès, je ne suis pas certain que le « tout climatisation », les façades d’immeuble en verre et la réduction des espaces verts soient une bonne réponse face à l’intensification des vagues de froid ou des canicules.
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À quel moment avez-vous décidé de rentrer en France à vélo ?
Une drôle d’idée en effet ! Motivée par plusieurs éléments sans qu’il y ait un moment précis de grande révélation éclairée. D’abord, c’est un engagement pour le climat, je fais tout pour ne pas prendre l’avion et je savais donc en arrivant sur place que je rentrerai en France par voie terrestre. Mon prédécesseur en poste à Tachkent était lui rentré en voiture (une Lada Jigouli de 1977 !), c’était donc possible mais restait à choisir mon moyen de transport. Ayant un peu de temps devant moi et étant plutôt voyageur et sportif dans l’âme, l’idée du vélo a fait son chemin petit à petit pendant 2 ans. Même si ça faisait bien 4-5 ans que je n’avais pas pédalé, en se renseignant et lisant des récits de voyage les choses se sont petit à petit mises en place dans mon esprit. J’ai commencé à en parler autour de moi pour me « piéger » si jamais j’avais la tentation de renoncer et l’achat d’un vélo à Almaty 3 mois avant le départ m’a définitivement lancé dans l’aventure.

Pourquoi avoir choisi le vélo plutôt que l’avion ou un autre mode de transport ?
Il y a donc, bien entendu, la motivation écologique en tout premier argument. Au-delà d’une réflexion personnelle qui me conduit régulièrement à changer mes pratiques et habitudes, j’avais précédemment travaillé pour une ONG spécialiste de l’énergie et du climat. Le genre de poste qui aide à y voir clair sur les causes et conséquences du dérèglement climatique, et donc sur tous les moyens d’agir collectivement comme individuellement pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre. L’intensité carbone du transport aérien étant particulièrement préoccupante aujourd’hui, je fais en sorte de l’éviter bien que ce soit parfois impossible comme la suite de mon voyage retour me l’apprendra. Mais le vélo c’est aussi voyager très différemment qu’en voiture, bus ou train. C’est une autre façon de voir le temps et les paysages défiler, le tout amplifié par l’effort qui décuple les émotions positives comme négatives. C’est aussi choisir son itinéraire comme bon nous semble, s’octroyer du temps à des endroits qu’on n’aurait jamais vu autrement et provoquer des discussions plus qu’intéressantes en chemin.
Comment prépare-t-on concrètement un trajet aussi long depuis l’Ouzbékistan jusqu’à la France ?
Aucune recette magique évidemment, j’imagine que chaque voyageur·se à vélo s’y prend à sa manière mais il y a quand même quelques essentiels.
D’abord, bien choisir la période de l’année sur laquelle s’étendra le voyage, et donc estimer aussi la durée du trajet. Peu de marge de manœuvre dans mon cas puisqu’il s’agissait d’éviter les trop fortes chaleurs de l’Asie centrale en été après la fin de ma mission sur place ainsi qu’un hiver trop rude en arrivant en Europe. Une fenêtre de tir de 5 mois entre août et décembre suffisante pour ce trajet.
Ensuite, s’assurer d’avoir tout le nécessaire pour être en sécurité et pouvoir régler les problèmes mécaniques ou de santé en autonomie. Une quête un peu délicate à réaliser depuis l’Asie centrale, puisque je voulais tout trouver sur place. Mais l’essentiel y était (vélo, sacoches, matériel d’entretien et réparation, tente, matelas, duvet, réchaud, filtre à eau, etc.) hormis quelques pièces de rechange essentielles pour le vélo dont je n’avais même pas conscience à l’époque (patte de dérailleur, rayons de rechange, etc.).

Il est aussi indispensable de tester son équipement en amont, ce que j’ai pu faire notamment sur les impitoyables routes du Pamir au Tadjikistan. Si tout se passe bien là-haut (haut-plateaux avec des cols à plus de 4000m) alors les choses se présentent bien pour une plus longue aventure.
Enfin, avoir une première idée de son itinéraire est indispensable pour ne pas se faire surprendre par certaines procédures au passage de frontières, estimer le temps de parcours et connaître ses possibilités de repli en cas de problème. Pour ça, lire les récits de voyages et échanger avec d’autres cyclistes est très précieux.
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Quel a été votre itinéraire entre Tachkent et la France ?
On attaque ici la grande question, celle qui obsède pendant des mois avant le départ et presque chaque jour sur la route. Tout dépend déjà de ses capacités physiques et du temps à disposition. Dans mon cas, je pensais être en mesure de parcourir 80 à 100km par jour sur un itinéraire de 7500km environ, soit un peu plus de 3 mois en comptant des pauses. La géopolitique joue aussi un rôle non négligeable malheureusement… Bon courage pour passer de l’autre côté de la Mer Caspienne de nos jours avec la Russie au Nord, l’Iran au Sud et les frontières maritimes fermées de l’Azerbaïdjan… Il faut ensuite trouver le bon équilibre entre petites routes calmes, les lieux d’intérêt et limiter les détours pour avancer efficacement sans frustration. Enfin, toujours avoir un filet de sécurité en cas de problème et une marge de manœuvre pour laisser passer des maladies ou météos capricieuses.
Finalement, mon itinéraire a dépassé les 10 000km pour environ 130 jours de voyage et 120km par jour de vélo, il peut se décomposer de la sorte :
Asie centrale : Départ de Tachkent mi-août, détour par la 2ème ville du Tadjikistan (Khoudjand) et des zones plus fraîches en altitude avant de retourner sur le cagnard de la route de la Soie par Samarcande, Boukhara, Khiva et Noukous. Traversée du désert du Mangystau ensuite pour entrer au Kazakhstan et rejoindre Aqtau afin de traverser la mer Caspienne en ferry. Le tout en environ 1 mois comprenant de nombreuses pauses touristiques en route.

Caucase-Turquie : Un des grands objectifs du voyage, malheureusement en faisant l’impasse sur l’Azerbaïdjan qui ne m’a pas autorisé à entrer dans le pays en ferry ce qui m’a contraint à prendre l’avion de Aktau à Tbilissi. Une première boucle en Géorgie pour retrouver des collègues dans la capitale, avant une dizaine de jour en Arménie et un retour en Géorgie jusqu’à Batoumi et la mer Noire. Ce fut ensuite la longue et rectiligne traversée jusqu’à Istanbul en arrivant autour du 20 septembre sans prendre le temps de visiter en route malheureusement…
Europe : Il restait ensuite 2 mois d’Istanbul pour arriver à la maison pour Noël, le tout en visitant chaque pays des Balkans et (presque) chaque capitale en évitant les premiers assauts de l’hiver. Le sprint final a commencé par la traversée aussi rapide que possible du Nord de l’Italie puis des retrouvailles chaque jour en France le long de la Méditerranée et en remontant la vallée du Rhône jusqu’en Ardèche.
Quel a été le moment où vous avez vraiment réalisé l’ampleur du voyage ?
Excellente question, je pense à 3 moments en particulier. Tout d’abord, les tous premiers kilomètres pour sortir de Tachkent, à me demander dans quelle galère je m’étais lancé et réalisant que j’allais partager ma vie avec un vélo pendant plus de 4 mois. L’arrivée en Europe, directement dans l’UE par la Bulgarie, a aussi été un moment particulier pour réaliser tout le chemin parcouru et ce qu’il restait encore à faire. Enfin, le passo del Turchino en Italie et revoir la Méditerranée à son sommet m’a fait comprendre que j’allais réussir mon pari en me faisant me sentir à la maison pour la première fois en 2 ans et demi.

Quelles ont été les plus grandes difficultés rencontrées sur la route ?
Là-dessus, il faut bien avouer que j’ai eu beaucoup de chance. Une seule frayeur avec un chauffard, peu de chiens méchants, des gens curieux et attentionnés, des nuits calmes en tente et une météo plutôt clémente. Certes, j’ai dû attendre très longtemps à Aktau pour me faire finalement refuser l’entrée en Azerbaïdjan, la grippe ne m’a pas épargnée dans le Caucase, la route s’est parfois transformée en autoroute terrifiante ou chemin de terre impraticable, la pluie m’a légèrement agacé en Turquie et j’ai dû rebrousser chemin en Bosnie à cause d’un dérailleur gelé et de la neige. Mais en 4 mois d’aventure, c’est finalement très raisonnable.
À l’inverse, quels ont été les plus beaux moments du périple, peut-être des paysages magnifiques dont vous vous souviendrez toute votre vie, ou des rencontres magiques ?
Impossible de lister ici tous les paysages incroyables traversés ! De la vallée du Zeravshan au Tadjikistan à la presqu’île de Giens chez nous, en passant par les villes de la route de la soie, les formations du désert du Mangystau, les vignobles de Kakhetie, les monastères de Géorgie, les gorges du Debed et ses bâtiments violets désaffectés, le lac Sevan, le havre de paix de Borjomi, la voie Atatürk au départ de Samsun, l’incroyable Istanbul, les gorges de Rugova, les petites routes de campagne albanaises, la baie de Kotor, Dubrovnik la perle de l’Adriatique, le Ciro trail vers Mostar, suivre la Save en Slovénie, plonger dans l’histoire des centres villes italiens et suivre la voie cyclable du littoral méditerranéen d’Italie jusqu’à Toulon.

Mais le moment le plus incroyable, c’est une rencontre dans le désert kazakh, pendant une pause à rêver d’une bouteille fraîche d’ice-tea et de beignets à la pomme de terre. Un camion s’arrête soudainement à ma hauteur, le chauffeur en descend pour me donner exactement ce que j’avais en tête et en me disant que c’était de la part de dieu avant de partir immédiatement sans demander son reste. Je suis resté sidéré un petit moment.
Comment les gens réagissaient-ils lorsque vous expliquiez que vous rentriez de Tachkent en France à vélo ?
C’était toujours très différent en fonction des personnes et des régions mais toujours avec de la curiosité bienveillante. En Asie Centrale, j’ai rencontré beaucoup d’incompréhension avec des chauffeurs qui insistaient pour mettre mon vélo dans leur voiture et m’avancer jusqu’à la prochaine ville. Mais aussi énormément de soutien en me donnant à boire et manger, comme en Arménie et en Turquie notamment. Puis, à partir d’Istanbul, mon point de départ était de moins en moins connu des gens qui n’avaient pas vraiment le trajet en tête et étaient plus habituées à rencontrer des voyageurs à vélo. Dans tous les cas, j’étais souvent pris pour un fou, on m’a même donné de l’argent un jour en Croatie !
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Votre choix de rentrer à vélo avait-il une dimension écologique dès le départ ?
Oui bien sûr, comme expliqué plus tôt c’était la motivation principale pour faire ce voyage en 130 jours sur terre plutôt que 8 heures dans les airs. Malheureusement, j’ai été coincé à Aktau et me suis vu refuser l’entrée par ferry en Azerbaïdjan, donc sans autre choix que de me mettre dans un avion pour traverser la mer Caspienne… L’écologie n’est pas vraiment une grande priorité de l’Azerbaïdjan puisqu’il était seulement possible d’entrer dans le pays en avion ce qui m’a conduit à revoir mes plans et directement voler jusqu’en Géorgie pour rattraper le temps perdu. Au-delà de ce cas particulier, il faut aussi bien admettre que les trajectoires privilégiées dans chacun des pays que j’ai traversés ne vont pas dans le bon sens…
Quels signes du changement climatique ou de la pression environnementale avez-vous observés sur la route ?
Il y en a beaucoup, à commencer par la gestion de la ressource en eau en Ouzbékistan où le fleuve Amu-Darya a été trop ponctionné dans la période soviétique pour la culture du coton et du riz notamment. Tout le monde en connaît le résultat avec la disparition de la Mer d’Aral, mais aujourd’hui le fleuve est aussi menacé par la fonte des glaciers en amont si bien qu’il n’atteint presque plus les dernières régions peuplées sur son cours provoquant de premières migrations de la sécheresse… Mais au-delà, c’est tout le climat de la région qui est bouleversé entre canicules, vagues de froid et perturbations des précipitations. Sinon, les pressions sur l’environnement sont pléthores tout au long du trajet avec les exemples de nouvelles autoroutes construites en Géorgie, usines soviétiques abandonnées d’Arménie, pollutions de l’air à Sarajevo, automne trop doux le long de l’Adriatique, sans parler des difficultés de l’agriculture un peu partout, des déchets malheureusement éparpillés le long des routes et de tous les animaux sauvages victimes de la circulation…
À Tachkent, comment perceviez-vous les enjeux environnementaux au quotidien : pollution, chaleur, voitures, espaces verts, gestion de l’eau ?
Dans ma perception, Tachkent est une ville qui a malheureusement trop tourné le dos à son environnement pour laisser place aux grands axes de circulation et à de vastes édifices. C’était une ville qui offrait une large place aux arbres et aux canaux pour rafraîchir les quartiers pendant les étés, mais qui fait de plus en plus le choix de la climatisation bien que la population tente de se mobiliser pour éviter que trop d’arbres soient coupés lors de travaux. De plus, la voiture reste au cœur de la ville et là encore le passage à l’électrique ne fait qu’augmenter la tension sur le réseau et la pollution. C’est en effet contre-intuitif, mais la production d’électricité se fait encore largement dans des centrales thermiques au gaz donc l’électrification des usages n’aide pas Tachkent à sortir de la tête du classement des villes les plus polluées au monde actuellement…

Est-ce facile de se déplacer à vélo à Tachkent ?
Il y a, sur les trottoirs de certaines des artères principales, des « pistes cyclables » identifiées en rouge mais c’est souvent une belle aventure ! Elles sont de plus en plus accaparées par les trottinettes électriques qui ont fait une arrivée fracassante en ville, ou simplement par les piétons autour desquels il faut savoir slalomer. Et ça, c’est quand l’itinéraire est plat sans obstacle, parce qu’il n’est pas rare de voir ces voies vélo basculer en descente raide, être percées de crevasses ou terminer dans une barrière. Je me suis retrouvé par terre un soir après m’être aperçu un brin trop tard que la piste cyclable fonçait dans un trottoir trop haut pour être franchi à vélo… En dehors de ces quelques zones privilégiées, il faut apprendre à cohabiter avec les autres véhicules parfois imprévisibles sur la route, ce qui peut-être très intimidant sur des immenses routes à 6 voies quand on n’a pas l’habitude. Un chauffeur de taxi m’a dit un jour que son métier était exactement comme jouer aux échecs : il faut toujours anticiper 5 coups en avance ce que vont faire les autres voitures. Une leçon encore plus valable à vélo.
Le vélo a-t-il changé votre rapport à la distance entre l’Asie centrale et l’Europe ?
C’est une question assez difficile, tant parcourir cette distance à vélo ou en avion n’a rien à voir. Étrangement, et avec le recul évidemment, ces 10 000 km à pédaler n’ont pas paru si long étant donné que chaque jour était une nouvelle aventure. A l’inverse, un vol de 8h ou une longue escale peut paraître sans fin. Ce genre de voyage remet justement de la distance là où l’avion la fait disparaître en gommant toutes les nuances entre une point A et B. Le vélo permet en effet de saisir toute la subtilité, la complexité et l’intrication des langues, cultures, croyances et tout autre élément qui se moque des frontières et des distances. Le monde se révèle beaucoup plus comme un dégradé progressif entre territoires et populations qu’une fragmentation de groupes humains sans points communs. En réalité, c’est plus le rapport au temps qui change plutôt qu’à la distance (même si regarder sa localisation sur une carte en plein voyage peut donner le vertige).

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Qu’est-ce que les Français comprennent mal, selon vous, de l’Ouzbékistan ou de l’Asie centrale ?
Difficile d’en vouloir à mes compatriotes occidentaux (au-delà de la France même) de ne pas bien comprendre les dynamiques et enjeux en cours en Asie Centrale, sans même parler spécifiquement de l’Ouzbékistan. Il s’agit probablement d’une zone floue sur la carte du monde que tout le monde a en tête, elle n’est jamais abordée dans les parcours scolaires et extrêmement rarement dans l’actualité. Pour beaucoup, la période soviétique alimente encore des clichés de fermeture au monde, d’austérité et de culture du secret. Pire encore peut-être, l’Asie Centrale pâtit de la mauvaise réputation des « pays en -stan », alimentée par les conflits réguliers, le terrorisme et les courants religieux radicaux liés à l’Afghanistan et au Pakistan. Pourtant, les pays d’Asie Centrale sont très différents de ces voisins aujourd’hui, beaucoup plus stables, sécurisés, modérés et ouverts aux visiteurs (au prix d’un fort autoritarisme…). Et d’ailleurs, la dynamique touristique sur les routes de la Soie en Ouzbékistan ou sur les treks au Kirghizstan montre un progressif intérêt renouvelé pour la légendaire hospitalité de la région.
Qu’est-ce que ce voyage vous a appris sur vous-même ?
Comme beaucoup sûrement, je pensais partir pour un long voyage d’introspection qui répondrait à toutes les grandes questions sur la vie, l’avenir et l’univers. Je dois bien avouer que ça n’a pas été le cas et que le cerveau, dans tous ses mystères, préfère se perdre dans des souvenir d’enfance parfois honteux (qu’est-ce qu’on est bête en 5ème quand même), des réflexions prosaïques (quelle barre je vais manger à la prochaine pause) et des observations sur l’environnement (finalement, y a pas tant de différence entre la campagne ardéchoise et les villages géorgiens). En fait, ce fut plutôt un approfondissement de capacités d’adaptation aux imprévus, de résilience face aux difficultés répétées et de tolérance à la solitude. C’est aussi le moment de voir l’écoulement du temps autrement et de repenser notre manière d’être dans le monde (que font les autres pendant que je pédale ? Où et pourquoi?). Enfin, ce voyage a confirmé que toutes les autres manières de voyager seront désormais un peu plus fades en comparaison.

Faut-il apprendre à voyager moins vite ?
Je ne pourrai jamais assez insister sur ce point, en mettant les deux pieds dans le cliché du « ce qui compte dans le voyage, c’est le trajet, pas la destination ». En fait, tout dépend probablement de ce que l’on cherche dans un voyage, entre une simple visite et un moment de détente ou une meilleure compréhension du monde et une immersion dans l’altérité. De mon point de vue, la seconde approche est beaucoup plus enrichissante en permettant d’élargir sa zone de confort, de remettre en question ses certitudes et de s’ouvrir à d’autres visions du monde. Elle permet de sortir des sentiers battus tracés pour les touristes et de voir ce qu’il se passe derrière les grandes vitrines proposées par chaque pays ou les discours des chefs d’Etat. Je ne connais pas beaucoup d’autres moyens de réaliser à quel point nous nous ressemblons plus que ce que nous pensons partout sur Terre, malgré nos différences. Il faut apprendre à voyager moins vite, et surtout à déambuler en chemin plutôt qu’à viser une seule destination.

Finalement, ce voyage était-il un retour, un départ, ou une transition entre deux vies ?
Une transition, sans aucun doute. Beaucoup d’expatrié.e.s, de retour à la maison après un certain temps à l’étranger, témoignent des difficultés à fermer une parenthèse souvent très stimulante et à reprendre des habitudes. Un « mal du retour » que j’avais expérimenté en revenant d’une année d’échange à Saint-Pétersbourg et qui me semblait lié à la trop rapide transition d’un monde à l’autre par avion. Choisir de voyager à vélo, c’était aussi un moyen de rendre le retour plus progressif et de faciliter cette transition. Cela étant, je ne suis pas non plus le premier néo-trentenaire à se lancer dans une aventure une peu folle pour s’assurer d’être encore un peu jeune !
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Interview réalisée avec Justin Péraud par Mathieu Lemoine,
Président de Novastan-France
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