Le DJ et producteur Viner Khaiitov publiera le 18 novembre « 2330 », un EP électronique composé à partir d’enregistrements réalisés en Ouzbékistan et ailleurs en Asie centrale en 2022. Derrière les cinq morceaux se dessinent aussi une histoire d’exil, des racines familiales entre Tadjikistan, Ouzbékistan et région Volga-Oural, et un refus des identités trop facilement assignées.
Lorsque Viner Khaiitov arrive à Tachkent le 6 mars 2022, il ne vient pas en Asie centrale pour enregistrer un disque.
« Ce n’était pas un voyage, c’était une fuite », raconte aujourd’hui le DJ et producteur, installé entre Marseille et Barcelone. Quelques jours plus tôt, après le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, il avait participé à des manifestations contre la guerre et avait été interpellé. Lorsque la police est revenue chez lui une seconde fois, il a quitté la Russie avec deux sacs à dos.
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Quatre ans plus tard, les sons recueillis pendant cette période forment la matière première de 2330, un EP de cinq morceaux que Viner publiera le 18 novembre sur son propre label, PATAR.
Mais 2330 n’est ni un disque d’archives sonores, ni une tentative de faire entrer quelques instruments « traditionnels » dans de la musique électronique occidentale. Les voix, percussions, bruits de rue et fragments musicaux enregistrés en Asie centrale y sont découpés, répétés et transformés jusqu’à devenir la structure même des morceaux.
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« Je n’ai pas besoin que l’auditeur entende « l’Asie centrale ». J’ai besoin qu’il entende un morceau », résume Viner.
De Tachkent à Moynaq
Son premier séjour ouzbek commence au moment où les abricotiers fleurissent à Tachkent. Deux semaines plus tard arrive Navrouz, la fête du printemps célébrée dans toute l’Asie centrale.
Viner parcourt alors la vieille ville avec un enregistreur prêté par Josef Tumari, un musicien de Tachkent.
Une partie importante de 2330 vient de ces journées.
« Une bonne partie de l’EP vient de Navrouz à Tachkent : des musiciens de rue, des gens en fête », explique-t-il. Une nuit en particulier lui reste en mémoire. Du sumalak, cette préparation de blé germé traditionnellement cuite pendant de longues heures à l’occasion de Navrouz, était préparé pendant que jouait de la musique.
Il enregistre l’atmosphère, avant d’en fragmenter les sons plusieurs années plus tard.
« J’ai enregistré toute cette atmosphère, puis je l’ai émiettée en petits morceaux pour en faire des percussions. »
Quelques semaines plus tard, il rejoint Moynaq, dans la république autonome du Karakalpakstan, où il travaille comme directeur technique du festival Stihia, organisé près de l’ancienne mer d’Aral.
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Juste avant l’ouverture, une tempête de sable frappe le site.
« Une grande partie des structures, toits compris », est emportée, se souvient-il. Puis arrive un orage, avec des éclairs « sur tout le ciel ». L’équipe répare les installations et le festival ouvre dès le lendemain.
Paradoxalement, l’un des épisodes les plus spectaculaires de son séjour ne produira aucun enregistrement.
« Si je n’avais pas été responsable du site, j’aurais sans doute été simplement heureux. Je n’ai enregistré ni la tempête ni l’orage : j’avais autre chose à faire. »
Au retour, il traverse Khiva, Boukhara et Samarcande en voiture, enregistrant au passage des fragments sonores. D’autres prises viennent de la route vers Moynaq, de sons industriels, de la nature et, plus tard, d’une résidence musicale organisée par le Goethe-Institut près d’Ulugbek.
Le morceau 1629 conserve ainsi la trace d’une scène presque banale à Boukhara.
« Il y a une musique que j’ai enregistrée à Boukhara. Elle sortait à plein volume d’une fenêtre, et je l’ai captée avec mon enregistreur. »
La ville devient percussion
Les cinq pistes de 2330 portent uniquement des nombres : 1233, 1619, 1629, 1516 et 1317.
Viner refuse d’en expliquer la signification.
« Tout titre est une étiquette, comme celles contre lesquelles cet EP a été fait. »
Ce refus de nommer traverse tout le projet.
Dans 1619, par exemple, la base rythmique est constituée de frappes de doira, de différents tambourins, de kayrok – des percussions formées de pierres plates – mais aussi de bruits urbains.
« Je tape sur des clôtures et sur tout ce qui me tombe sous la main ; quelque part, on entend un klaxon. »
Ces sons sont ensuite transformés en polyrythmies et en syncopes.
« Si l’on tend l’oreille, on entend la ville presque partout dans le morceau. Juste une ville, ordinaire et bien urbaine. »
2330 by VinerCette manière de travailler éloigne 2330 d’une utilisation décorative des musiques traditionnelles centrasiatiques.
Pour Viner, l’exotisation commence précisément lorsqu’un son devient un raccourci géographique.
« Une voix, un doira, donc l’Asie centrale. Un tel son est posé par-dessus : on l’enlève, et le morceau tient toujours. »
Dans 2330, dit-il, c’est l’inverse.
« Les enregistrements ne sont pas posés sur le beat, ils sont le beat. »
Les fragments utilisés sont d’ailleurs extrêmement courts, généralement inférieurs à une seconde. Une voix, un coup de percussion ou un bruit de rue cesse progressivement d’être identifiable comme élément « traditionnel » pour devenir une texture.
« Mes morceaux sont construits comme une mosaïque. »
Cette approche a également retenu l’attention de Theodore Levin, professeur au Dartmouth College et spécialiste des musiques d’Asie centrale, à qui Viner a fait écouter l’EP. Selon le chercheur, la musique évite « les clichés musicaux orientalistes longtemps utilisés pour stéréotyper l’Orient ».
Il souligne également la façon dont Viner transforme ses enregistrements d’origine jusqu’à les rendre pratiquement méconnaissables, pour en faire une œuvre musicale nouvelle. Une démarche qui, selon lui, dépasse la simple incorporation de sonorités traditionnelles dans une composition électronique.
Une région présente « dans la pièce d’à côté »
Si Viner n’avait jamais vécu en Ouzbékistan avant 2022, l’Asie centrale était pourtant omniprésente dans son enfance.
« L’Asie centrale a toujours été chez nous, mais comme dans la pièce d’à côté », raconte-t-il.
Ses parents parlaient entre eux tatar, bachkir, ouzbek et tadjik. Avec leurs enfants, en revanche, ils n’utilisaient que le russe.
« Ils avaient peur que l’accent nous trahisse. »
La région était ailleurs : dans les repas, les objets, les souvenirs familiaux. Dans la maison se trouvaient des objets venus d’Asie centrale et les cornes d’un bouquetin abattu par son grand-père maternel dans le Pamir. Sa famille mangeait plov, manty ou chourpa.
La branche maternelle avait vécu dans le Pamir et à Oura-Tioubé, aujourd’hui Istaravchan, au Tadjikistan.
Du côté paternel, le point d’ancrage est Patar, un village situé près de Konibodom, dans la vallée de Ferghana. Ses grands-parents y vivaient et son frère et sa sœur aînés y sont nés.
Viner n’y est retourné que deux fois dans son enfance.
« Patar a toujours été pour moi une maison qui n’existe pas, mais qui se trouve quelque part, tout près. »
C’est ce nom qu’il a choisi pour son label.
L’idée de PATAR existait avant 2022, mais l’exil lui donne une autre signification.
À son arrivée en Europe, Viner dit avoir eu du mal à trouver sa place. Il parlait imparfaitement les langues locales et ressentait le besoin de reconstruire une forme de foyer.
« Je me suis dit alors que Patar pouvait devenir une maison, pour moi et pour quiconque voudrait la considérer comme la sienne. »
Fondé au printemps 2025, PATAR est aujourd’hui un label et laboratoire artistique basé à Barcelone.
« Russe », et puis plus rien
Cette question du lieu et de l’appartenance constitue l’autre versant de 2330.
En Europe, explique Viner, il est presque systématiquement présenté comme « russe ».
Ce n’est pas le terme lui-même qui l’irrite le plus.
« C’est qu’après lui la conversation s’arrête. On a dit « russe », et tout semble réglé : la langue, la culture, d’où je viens, ce qui me parle. »

Sous cette définition disparaissent selon lui les trajectoires de sa famille : ouzbèke, tatare mishar, bachkire, tadjike par les lieux de vie.
Viner fait également une distinction importante entre les termes russes russkiy, qui renvoie généralement à l’appartenance ethnique russe, et rossiyanin, qui désigne un citoyen de la Fédération de Russie.
« Même en Russie, je ne me suis jamais dit russkiy ; je disais rossiyanin. »
Cette nuance se perd presque entièrement en français ou en anglais, où « russe » ou Russian peuvent désigner les deux réalités.
Pour lui, la question a aussi une dimension politique depuis 2022.
« Quand un État range parmi « les siens » tous ceux qui parlent russe, c’est une revendication sur les pays voisins. »
Il ne cherche cependant pas à effacer la Russie de sa propre histoire.
« Le russe est ma première langue, j’ai grandi en Russie. Mes racines ouzbèkes, tatares et bachkires ne m’exonèrent pas de cette question, elles la rendent plus complexe. »
2330 devient ainsi moins une affirmation d’identité définitive qu’une manière de résister à sa simplification.
Ni folklore, ni continuité
Viner refuse également de présenter son travail comme la continuation naturelle d’une tradition centrasiatique.
« Je ne suis pas un héritier du shashmaqam et je ne cherche pas à en avoir l’air : je dialogue avec cette tradition. »
Ses références musicales sont elles-mêmes géographiquement éclatées : la rave britannique et The Prodigy, le footwork de Chicago de RP Boo, le producteur kényan Slikback, l’Égyptien Abadir ou encore Muslimgauze, musicien mancunien dont la pratique du collage et du montage l’a marqué.
« La musique de club n’a plus de centre depuis longtemps, et elle n’appartient pas à l’Europe. »
À la question de savoir où situer 2330 sur une carte musicale, il répond donc par une autre carte, biographique celle-ci.
« Oulianovsk, où je suis né, Kazan, où je suis devenu musicien, Patar, Tachkent, Moynaq, Marseille et Barcelone. C’est ça, ma réponse. »
Retourner à Patar
Il reste pourtant des lieux où Viner aimerait revenir avec un enregistreur.
Le premier est Patar, où il n’est pas retourné depuis l’enfance. Le second est le Pamir.

Puis viendrait la région Volga-Oural, liée à l’autre moitié de son histoire familiale et aux traditions tatares et bachkires.
Ce voyage-là reste pour l’instant impossible : Viner dit ne pas pouvoir rentrer en Russie, où sa famille vit toujours.
Peut-être est-ce aussi pour cela que 2330 ressemble moins à un retour qu’à une circulation permanente entre plusieurs lieux.
Les sons enregistrés en 2022 n’ont pas été conservés intacts. Ils ont voyagé avec lui, ont été découpés, déformés et réassemblés quatre ans plus tard entre Barcelone et Marseille.

Comme Patar, ils renvoient à un endroit réel tout en désignant quelque chose de plus difficile à situer : une maison reconstruite à partir de fragments.
2330, dont le mastering a été réalisé par A. Fruit, sortira le 18 novembre 2026 sur le label PATAR. L’EP est disponible en précommande sur Bandcamp.
Par Mathieu Lemoine, président de Novastan France.
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