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L’opposition en Ouzbékistan : être ou ne pas être

L’Ouzbékistan a longtemps connu un strict autoritarisme. Avec le changement de président en 2016, on observe une diminution de la crainte parmi la population. Pour autant, la frustration est grande chez de nombreux Ouzbeks, car le pays ne change pas assez vite.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 26 février 2020 par le média ouzbek Anhor.uz.

En Ouzbékistan, la question de l’opposition est aujourd’hui au centre des débats et ce, pour plusieurs raisons. Tout d’abord à cause de la longue période de strict autoritarisme que le pays a connue, au cours de laquelle l’opposition était considérée comme une source de déstabilisation politique et sociale et comme une menace pour la paix et la sécurité. Le premier président ouzbek depuis l’indépendance de l’URSS, Islam Karimov (1989-2016) tenait farouchement à son omnipotence.

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Cette perception négative de l’opposition a été notamment alimentée par l’immaturité de la sphère politique ou la nature de l’opposition dans la première moitié des années 1990.

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Ensuite, depuis un quart de siècle, l’Ouzbékistan a instauré un système politique et social qui considère avec suspicion toute forme d’opposition. Le changement de dirigeants en 2016 avec l’arrivée de Chavkat Mirzioïev n’a pas encore changé la donne, en particulier dans l’esprit des élites. Pour celles-ci, l’opposition n’est pas souhaitable pour l’Ouzbékistan car elle pourrait tirer profit des problèmes socioéconomiques et nuire à la sécurité nationale.

La crainte d’une répression s’apaise

Depuis 2016, une diminution de la crainte parmi la population a cependant été observée. Les autorités prennent des mesures concrètes pour redorer l’image du pays sur la scène internationale en s’ouvrant aux investissements, aux idées et technologies nouvelles, en renouvelant les cadres de l’administration et en développant le tourisme. Dans ce contexte, une partie de l’opinion publique soulève cette question : n’est-il pas temps d’abandonner une politique démodée et de permettre aux gens de créer leurs propres organisations sociales et politiques ? Lorsqu’un parti se concentre sur la société plutôt que sur le pouvoir, il est vu comme une forme d’opposition.

Pourquoi l’existence d’une opposition réelle est-elle essentielle aux yeux de l’opinion publique ? Car son absence signifie que les libertés de pensée et d’expression, fondements de la démocratie, sont bafouées. Il y a autant d’avis que d’individus. Cette diversité d’opinions et d’intérêts se reflète naturellement dans le nombre et la nature d’associations telles que les partis politiques d’un pays. Sans opposition réelle et libre, un État ne peut se revendiquer État de droit et la violence est bien souvent l’instrument utilisé pour forcer les citoyens à renoncer à leur liberté d’association.

La fin de l’ère soviétique appelle un renouveau politique

En Ouzbékistan, cette situation n’avait rien d’étonnant au sortir de l’ère soviétique car la sécurité et la stabilité prévalaient sur la liberté, le droit et le développement. Mais aujourd’hui, la situation est bien différente, de sorte que la question revient régulièrement au cœur des débats.

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Le développement du pays requiert une forme d’opposition, bien que la nature multiethnique et multiconfessionnelle de celui-ci puisse engendrer quelques risques. Mais il ne fait aucun doute que ces écueils peuvent être surmontés avec une volonté politique. Une fois les conditions juridiques minimales d’opposition mises en place, l’Ouzbékistan pourrait connaître un développement fulgurant.

Par ailleurs, même si de nouveaux partis sont enregistrés, il faudra des années et de nombreux efforts pour les voir devenir des forces politiques avec lesquelles compter.

Les Ouzbeks en veulent davantage

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, une autre fonction non-négligeable de l’opposition est de consolider la conscience nationale. À l’heure des réseaux sociaux, d’Internet et des communications instantanées, la frustration est grande chez de nombreux Ouzbeks, dont les attentes envers la nouvelle administration du pays ont été déçues. L’Ouzbékistan ne change finalement pas aussi vite qu’ils le voudraient.

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En l’absence d’une opposition présente dans les organes officiels de l’État, tels que l’Oliy Majlis, le parlement ouzbek, la frustration se dirige tout naturellement contre le gouvernement et le pouvoir. En revanche, si une forme d’opposition sérieuse existait, une partie de cette frustration serait canalisée par elle et s’évaporerait au fil des débats publics.

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L’heure est venue pour l’Ouzbékistan de déterminer son avenir : conserver ses mesures de coercition ou décider de devenir une véritable démocratie. C’est au pouvoir de décider de la nature de cette opposition. Peut-être que les dirigeants décideront d’autoriser le retour des forces politiques contraintes de quitter le pays en raison de persécutions non fondées.

Un État de droit en construction

Jusqu’à présent, les réformes de Chavkat Mirzioïev se sont orientées vers un État de droit démocratique plutôt que vers un État policier. La logique voudrait donc que les autorités mettent en place des mesures visant à accroître la participation des citoyens à la vie politique du pays. Sans quoi les réformes n’auront été qu’un élan pour mieux sauter dans l’autoritarisme.

Pourquoi les pays les plus démocratiques sont-ils les plus stables et les plus riches ? Parce qu’ils utilisent l’intelligence de tous, notamment de l’opposition, qui peut émettre des critiques et représente une alternative. Et les citoyens dans leur ensemble décident du développement qui convient le mieux au plus grand nombre. Certes, un parti peut connaître des défaites, mais ses membres ne se verront pas pour autant contraints à quitter le pays ou enfermés dans des camps. Et sa voix sera toujours entendue dans les médias.

La question de l’opposition n’est pas seulement politique, mais aussi philosophique et civilisationnelle. Elle demeurera probablement au centre des débats et servira de preuve que l’Ouzbékistan est sur la voie de la modernité ou, au contraire, que les réformes ne sont que du vent.

Kamoliddin Rabbimov
Journaliste pour 
Anhor.uz

Traduit du russe par Pierre-François Hubert

Édité par Sayyora Pardaëva

Relu par Anne Marvau

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