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Kazakhstan : “Notre nationalisme local est vide de sens et impitoyable”

« Appel du sang », double standards et responsabilité collective : dans une tribune publiée par le média kazakh Central Asia Monitor, l’éditorialiste Jenis Baykhoja dénonce les dérives du nationalisme kazakh contemporain. Dernières victimes en date : les Dounganes, dans le sud du Kazakhstan.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 12 février 2020 par le média kazakh Central Asia Monitor.

C’est un évènement qui n’est pas passé inaperçu. Le 7 février dernier, dix personnes sont mortes dans des affrontements présentés comme inter-ethniques entre la minorité doungane et des Kazakhs. L’incident s’est produit dans le sud du Kazakhstan, plus précisément dans le district de Kordaï, non loin de la frontière avec le Kirghizstan.

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Peu de temps après, une origine potentiellement mafieuse de ces évènements a été avancée, sans être étayée pour le moment. Réagissant à l’évènement, l’éditorialiste Jenis Baykhoja estime qu’il est révélateur du nationalisme kazakh. Le texte qui suit est une opinion.

Comment la quantité s’est transformée en « qualité »

Le nationalisme kazakh en tant que phénomène s’est complètement discrédité, montrant son vrai visage. Il ne s’agit pas juste des évènements dans la région de Kordaï, mais de la réaction à ces évènements. La vague de xénophobie a atteint des proportions terrifiantes et a atteint non seulement les citadins et les fameux « leaders de l’opinion publique » qui ont mis de l’huile dans les rouages du national-populisme pur et simple, mais aussi des gens apparemment intelligents et sensés.

Vous pouvez, sinon justifier, expliquer le nationalisme radical et extrême des Ouïghours (en Chine), des Basques (en Espagne), des Kurdes (en Turquie) et d’autres similaires – ces peuples sont des minorités ethniques dans leur pays et se battent depuis de nombreuses années pour l’indépendance, rencontrant une résistance farouche de l’autorité centrale. Mais dans notre cas, nous parlons d’une ethnie « titulaire », qui représente 70 % de la population de la République, qui a le statut légal d’« ethnie créatrice de l’État », dont les représentants occupent presque tous les postes clés et la part du lion des postes ordinaires dans les organes gouvernementaux, les forces de l’ordre et de défense. En bref, une ethnie qui détermine le sort du pays, ainsi que de tous ceux qui y vivent. Et le fait qu’une partie considérable de ce groupe ethnique, encore aujourd’hui, près de trois décennies après la création de son État indépendant, continue de vivre dans des catégories de lutte pour la libération nationale, semble quelque peu étrange.

Lire aussi sur Novastan : Affrontements dans le sud du Kazakhstan : conflit interethnique ou mafieux ?

Cependant, on essaie tout le temps de nous faire croire que ce nationalisme kazakh est constructif et modéré, qu’il ne constitue pas une menace pour les autres groupes ethniques vivant au Kazakhstan et qu’il n’empiète pas sur les droits des minorités nationales. Mais alors que ses « idéologues » faisaient des déclarations rassurantes, et alors que les autorités flirtaient avec eux, les utilisant dans leurs propres intérêts, le nationalisme extrême mûrissait de manière latente. C’est tout à fait naturel : après tout, plus il y a d’adhérents à l’une ou l’autre idéologie, plus la probabilité d’apparition de radicaux parmi eux est élevée. Une sorte de transition de la quantité à la « qualité ».

Homme Doungane Maison Brûlée Masantchi

Les griefs du passé (réels et imaginaires) et la soif de revanche historique qui en résultait sont devenus un moyen nutritif. De tels ressentiments ont été cultivés au cours des dernières années, notamment par des représentants de la Ziyaly Kauym, ou l’intelligentsia kazakhe : des écrivains, scientifiques et une partie considérable de l’élite politique. S’étant confortablement établis à l’époque soviétique, ils parlent désormais de cette période comme de la plus sombre de l’histoire des Kazakhs : ceux-ci auraient alors joué le rôle de citoyens de seconde zone, opprimés et impuissants.

Oui, la réalité contemporaine offre de nombreuses raisons de se sentir humilié et offensé. Le pouvoir auprès duquel des réclamations pourraient être faites est loin et sourd. Et différentes diasporas vivant à proximité, qui se sont mieux adaptées au « capitalisme à visage kazakh », se sont avérées plus entreprenantes et plus fructueuses. Injustement.

Peut-on forcer le respect ?

Tout nationalisme qui prend des formes extrêmes est dangereux. Mais, s’il provient de représentants des plus nombreux (et non seulement d’une majorité, mais d’une « majorité constitutionnelle ») et d’un groupe ethnique formant l’État ou d’un groupe racial similaire, le danger augmente de manière exponentielle. Le XXe siècle à lui seul regorge d’exemples de ce genre : pogroms juifs et actions punitives contre les Kazakhs dans la Russie tsariste, extermination des Arméniens en Turquie, massacres au Rwanda, l’Holocauste, les atrocités des racistes du Ku Klux Klan sur les Noirs des États-Unis… la liste semble infinie. Je ne veux pas mettre cela sur un pied d’égalité avec les conflits ethniques que vit le Kazakhstan de nos jours. Chez nous, ils sont toujours de nature locale. Mais si nous continuons à diviser les citoyens du pays en « maîtres » et « nouveaux venus » et à suivre le principe « tous les groupes ethniques sont égaux, mais l’un est plus égal que les autres », alors les conséquences peuvent être bien pires.

Le nationalisme émanant des représentants de la majorité « titulaire » est basé sur le message suivant : nous et nous seuls sommes les maîtres de ce pays et donc tout le monde doit nous respecter, tenir compte de nos intérêts et, dans une certaine mesure, nous obéir. Ce n’est pas un hasard si l’appel suivant, adressé aux minorités nationales, est devenu très populaire ces jours-ci : « Şañıraqqa qara! », littéralement « regarde le toit ! ». Cette expression kazakhe a pour sens « n’oubliez pas dans quel pays vous vivez ! ». Une autre expression souvent rencontrée parmi les nationalistes est « toutes les diasporas doivent tirer une leçon de ce qui s’est passé » (et pas un mot d’une leçon pour les Kazakhs). Cela peut être interprété comme suit : « Quoi qu’il arrive, nous avons raison, car nous vivons sur notre terre et tout le monde doit prendre cela en compte ».

L’apprentissage de la langue comme point de crispation

L’une des principales revendications vis-à-vis des Dounganes était qu’ils n’apprennent pas la langue kazakhe et donc ne la respectent pas. Ce reproche a été fait par un journaliste d’une chaîne de télévision publique lors de la première réunion des membres d’une commission gouvernementale avec les habitants du village de Masantchy, le lieu du pogrom anti-Doungane. Même le président de la commission, Berdibek Saparbaïev, qui a grandi dans un village kazakh (et donc dans un milieu où on parle surtout le kazakh et non le russe, comme c’est souvent le cas dans les grandes villes), grimaça aux paroles du journaliste.

Cette idée a été exprimée plusieurs fois par des députés, ainsi les nationalistes sur les réseaux sociaux, déjà engagés sur cette question, n’ont même pas besoin de dire un mot. Vraiment, ces gens ne peuvent-ils toujours pas comprendre la simple vérité, qui se résume au fait que n’importe quelle langue est étudiée non par respect pour elle, mais du fait des besoins de celui qui décide de l’apprendre ? Par exemple, les Ouzbeks et les Tadjiks ne s’efforcent pas de maîtriser le russe parce qu’ils respectent et glorifient la culture russe. Ils n’ont besoin de cette langue que pour survivre lorsqu’ils se rendent en Russie pour gagner de l’argent et, peut-être, y rester. Oui, bien sûr, ce serait formidable si dans notre pays tout le monde connaissait la langue de l’État, mais pour cela, elle doit d’abord devenir une langue réellement populaire. Ce que devraient faire les Kazakhs eux-mêmes, avec des efforts intellectuels et au moins un peu d’enthousiasme.

En général, ces jours-ci, on a très souvent entendu dire que les représentants des diasporas devaient respecter la langue kazakhe, le peuple kazakh. Mais, mes chers, le respect ne s’exige pas et ne se force pas – on s’efforce de le gagner. Et après de tels pogroms, et surtout après une vague de xénophobie, le respect des minorités nationales pour nous, les Kazakhs, n’augmentera certainement pas. Une autre chose est d’exiger le respect des lois adoptées dans notre patrie, mais cela s’applique déjà à tout le monde, quelle que soit sa nationalité.

Appel du sang et doubles standards

Veuillez noter : tous les conflits ethniques, très médiatisés dans notre pays, se produisent avec la participation de la nation « titulaire ». Avez-vous entendu parler d’un combat, même avec des conséquences tragiques, entre un Coréen et un Ouzbek, ou, par exemple, entre un Russe et un Ouïghour, et qui aurait dégénéré en graves affrontements ethniques ? J’en doute. Mais si nous, les Kazakhs, n’avons pas reçu notre part de quelque chose de la part des «  non-titulaires » et qu’en conséquence quelqu’un a poignardé quelqu’un, cela s’accompagne presque toujours du cri « nos gens sont battus ! » : cela se traduit par des manifestations de masse ou des émeutes. Rappelez-vous les évènements de Malovodny, Karaganda, etc., et aujourd’hui ceux dans la région de Kordaï. Même après une bagarre des plus ordinaires, bien qu’avec une issue fatale – celle survenue au bar « Tchoukotka » d’Almaty (« l’affaire Kouznetsov », en 2015) – certains de nos patriotes nationaux ont essayé de donner à l’affaire une couleur ethnique. D’ailleurs, un membre actuel du NSOD (le très officiel Conseil national de la confiance publique, ndlr), particulièrement zélé, criait haut et fort que seuls les Dounganes étaient coupables de leur massacre et s’est ensuite engagé dans l’héroïsation des pogromistes.

Une autre caractéristique : si l’aksakal (ancien de la communauté, ndlr) est offensé ou même frappé par un jeune Kazakh, alors, bien sûr, nous le blâmerons, mais personne, sauf peut-être les parents du vieil homme lui-même, ne demandera une vendetta. Mais si un représentant d’une nationalité différente inflige une insulte, d’un mot ou d’une action, attendez-vous à des accusations de manque de respect pour le peuple kazakh et des appels à la vengeance. Ou bien un autre exemple : tout le monde se souvient de l’histoire sensationnelle d’un garçon kazakh dans un village de l’Oblast du Turkistan, violé par des adolescents, kazakhs eux aussi. Quelqu’un parmi les patriotes nationaux a-t-il exigé de rendre des comptes aux parents et proches de ces dégénérés, qui ont brisé la vie de cet enfant malheureux, ou au moins de les expulser du village ? Non. Et dix ans plus tôt, en 2007, dans la même région, dans le village de Mayatas près de Tole Bi, une histoire similaire s’était produite : un adolescent kurde était soupçonné de s’être moqué d’un garçon kazakh. Cela a entraîné des pogroms et la fuite de presque toutes les familles kurdes du village. Des représentants de la diaspora ont également été touchés dans les régions voisines. De tels faits peuvent être cités à foison.

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Autrement dit, vis-à-vis de nos compatriotes, nous montrons une certaine indulgence, tandis que les « étrangers » sont collectivement blâmés, même pour des crimes de quelques dégénérés isolés. Cela s’appelle des doubles standards. Ce terme s’applique aussi à ceux qui exigent toute la sévérité de la loi pour punir les garçons dounganes ayant levé la main sur un aksakal et en même temps refusent de poursuivre ceux qui sont allés tuer et écraser les villageois, y compris ceux qui n’avaient rien à voir avec le conflit sur la route près du village de Masantchy. L’argument « ils ont commencé », cité dans ce cas, ne peut qu’être qualifié d’enfantin.

Si nous suivons la logique des nationalistes kazakhs, après le meurtre choquant de Denis Ten (décédé en 2018 d’une agression à Almaty, ndlr), les Coréens auraient dû accuser l’ensemble du peuple kazakh pour ce qui s’était passé. Selon la même logique, si, par exemple, dans un village de la région d’Astrakhan en Russie, près de la frontière kazakhe, où les Kazakhs vivent de manière compacte, l’un d’eux blesse un Russe dans une bagarre, alors les « titulaires » des villes et des villages voisins auraient le droit d’organiser des pogroms avec des meurtres en représailles. Il est parfois mieux de vous mettre à la place des autres, faire marcher votre cerveau, comparer, analyser, calculer les conséquences possibles de ce que « notre parole (et nos actes) dira ».

Le nationalisme, alimenté uniquement par « l’appel du sang », fondé sur des doubles standards et le nihilisme juridique, ne peut en principe être éclairé, civilisé et constructif. J’espère que nous, les Kazakhs, qui comprenons cela, sommes bien plus nombreux que ceux qui se sont consciemment ou inconsciemment plongés dans une rage nationaliste.”

Jenis Baykhoja
Éditorialiste pour Central Asia Monitor

Traduit du russe par David Gaüzere

Édité par Karol Luczka

Relu par Anne Marvau

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